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	<updated>2026-07-16T00:00:00Z</updated>
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		<title>Engrais, crises sans fin</title>
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		<updated>2026-07-16T00:00:00Z</updated>
		<author><name>Frédéric Deshusses</name></author>
		<summary>Depuis août 2020, l’azote – et plus largement l’ensemble des engrais agricoles de synthèse – s’est trouvé au cœur de crises qui menacent de déséquilibrer une nouvelle fois les marchés mondiaux des denrées alimentaires et d’entraîner ou d’aggraver des famines.</summary>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2026/07/17/engrais-crises-sans-fin/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a six ans, le 4 août 2020, le port de Beyrouth était dévasté par la gigantesque explosion de silos d’engrais agricole. J’avais consacré une chronique à rappeler comment l’invention de la synthèse de l’azote en 1909 avait permis une révolution agricole tout en ouvrant la voie à la spirale de l’agriculture industrielle, dont nous ne savons aujourd’hui plus comment sortir (&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2020/08/13/dans-le-labyrinthe-de-lazote/&quot;&gt;Dans le labyrinthe de l’azote&lt;/a&gt;, 13 août 2020). Contribution importante à l’effet de serre, dégradation des ressources en eau potable, énormes besoins énergétiques pour sa production, la liste des maux engendrés par l’azote est longue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis août 2020, l’azote – et plus largement l’ensemble des engrais agricoles de synthèse – s’est trouvé au cœur de crises qui menacent de déséquilibrer une nouvelle fois les marchés mondiaux des denrées alimentaires et d’entraîner ou d’aggraver des famines. En février 2022, l’invasion par la Russie du territoire ukrainien entraîne une augmentation des prix du gaz, élément indispensable à la synthèse de l’azote minéral. Le prix de l’azote agricole augmente alors de 80 %.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis février, l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran provoque la fermeture du Détroit d’Ormuz qui relie le Golfe Persique aux routes maritimes internationales. Or, c’est précisément dans le Golfe Persique que sont produites les plus grandes quantités d’engrais azotés. Fin juin, Andreas Zivy, membre du conseil d’administration d’Ameropa Holding, une entreprise bâloise leader mondial du commerce d’engrais, expliquait que « la situation actuelle est plus grave que les crises précédentes, parce que cette fois-ci, ce ne sont pas seulement les prix qui montent, mais aussi les livraisons qui diminuent. » Selon Zivy, cité par le &lt;em&gt;Schweizerbauer&lt;/em&gt; (2 juillet 2026), 600’000 tonnes d’engrais transitent habituellement chaque semaine par le Détroit contre pratiquement rien actuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mi-mai, la Commission européenne a annoncé débloquer une enveloppe de 200 millions d’euros pour une aide spéciale aux achats d’engrais, une somme augmentée un mois plus tard à 540 millions. Dans la foulée, Annie Genevard, ministre de l’Agriculture du gouvernement Lecornu (France), a fait savoir la semaine dernière qu’un fonds de 145 millions d’euros soutiendrait les achats d’engrais (&lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;, 10 juillet 2026).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’aide sera plafonnée à 50 euros par tonne (environ 10 % du prix au cours actuel), mais les agriculteur·trices dont les engrais représentent 10 % et plus des charges totales d’exploitation bénéficieront d’un supplément de 20 euros par tonne. Il faudra un minimum de 750 euros d’aides, soit un achat de 15 tonnes d’engrais, pour bénéficier du dispositif. Une telle quantité correspond aux besoins annuels d’une exploitation de 75 hectares. Le dispositif cible ainsi avant tout les plus gros consommateurs d’engrais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette aide d’urgence s’accompagne de déclarations vagues sur la volonté politique de « relancer la production d’engrais en France » (&lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;, 10 juillet 2026). Une tâche qui s’avère compliquée après plusieurs décennies de sous-investissement dans la recherche et dans l’industrie chimique. Jusqu’à présent, toutes les tentatives de produire de l’azote minéral « bas carbone » –   c’est-à-dire produit avec de l’électricité – ont échoué. Car l’agriculture n’est pas seulement dépendante de l’azote, elle est surtout dépendante de l’azote à bon marché, que seul le gaz du Golfe permet de produire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet argent paraît finalement bien mal dépensé. Tout d’abord, ce genre d’annonces constitue une incitation à la spéculation pour les sociétés de production et de négoce d’engrais. Les États ouvrent les vannes des aides financières sans s’assurer des niveaux de prix, une démarche irresponsable dans des secteurs – la chimie pétrolière et le négoce – dominé par de très gros acteurs dont la cupidité n’est plus à démontrer. Ensuite, ces aides urgentes empêchent d’affronter les questions cruciales et non moins urgentes que sont la végétalisation de l’alimentation humaine, la diminution des surfaces consacrées au fourrage et la sortie de la dépendance à l’azote. Enfin, ces subsides donnent un avantage économique à des modèles agricoles qui ne sont pas résilients face au changement climatique, à l’épuisement des sols et aux crises des marchés internationaux et devraient donc plutôt être découragés. On ne sortira pas du labyrinthe de l’azote sans courage politique, une denrée dont la pénurie va malheureusement en s’aggravant.&lt;/p&gt;
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		<title>Immigration et marché du travail. Faire le bilan des Trente glorieuses</title>
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		<updated>2026-05-18T00:00:00Z</updated>
		<author><name>Frédéric Deshusses</name></author>
		<summary>Les initiatives xénophobes qui marquent la deuxième moitié du XXe siècle réactivent en permanence l’idée que la main-d’œuvre étrangère constituerait une concurrence pour la main-d’œuvre indigène. Le monde syndical a longtemps adhéré à cette idée, contribuant à diviser la classe ouvrière. Tentative de bilan de cette stratégie protectionniste.</summary>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2026/05/17/tirer-le-bilan-des-trente-glorieuses/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est pas un hasard si le statut de saisonnier est institué en 1931, dans la même décennie qui voit la conclusion du fameux accord de paix du travail de 1937. Le contrôle de la main-d’œuvre étrangère est au cœur du dispositif de collaboration de classe qui se met en place dans la Suisse d’avant-guerre. L’historien Andreas Fasel montre, dans son ouvrage &lt;em&gt;Fabrikgesellschaft&lt;/em&gt; (Chronos, 2024), que cette période coïncide avec une intensification du travail industriel, en échange de laquelle le patronat concède des contreparties symboliques (logements modernes, valorisation de l’identité des travailleurs qualifiés, collaboration de classe) pour éviter de concéder de trop importantes contreparties salariales. Au même moment, écrit Fasel, « les syndicats ont contribué à un discours de plus en plus virulent [sur la surpopulation étrangère]. Au lieu de miser sur la solidarité, ils ont misé sur une ethnicisation, parfois associée à un enthousiasme pour la rationalisation technique : les tâches effectuées par les travailleurs migrants devaient à terme être mécanisées. » La défense des privilèges de la main-d’œuvre indigène apparaît alors comme une pièce du dispositif de contreparties symboliques à l’intensification du travail industriel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après la Deuxième guerre mondiale, les dispositifs de contrôle de la main-d’œuvre étrangère se renforcent et les syndicats revendiquent d’y prendre une part active. Dans un article de la &lt;em&gt;Revue syndicale suisse&lt;/em&gt; de 1954, Jean Möri, secrétaire central de l’USS, se demande déjà « si l’on n’a pas atteint dans notre pays les limites d’absorption de la main-d’œuvre étrangère, au-delà desquelles on risquerait de mettre en danger la sécurité de l’emploi des travailleurs du pays ». Le secrétaire syndical plaide alors pour un contrôle renforcé, avec une participation accrue des organisations syndicales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;L’emploi du temps&lt;/em&gt; (Antipodes, 2015), l’historien Francesco Garufo observe la mise en œuvre de cette stratégie syndicale protectionniste dans l’industrie horlogère. Il note que « la fermeture de l’horlogerie à l’immigration, puis sa libéralisation, sont le fruit d’un jeu à trois entre État, patronat et mouvement ouvrier […] les étranger·ères demeurent cantonné·es aux emplois les plus instables » et le syndicat de la branche revendique cette marginalisation.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Partage de la valeur&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Tout au long de la période 1945-1975, les salaires réels augmentent, ce qui pourrait laisser penser que cette stratégie protectionniste associant État, syndicats et patronat est favorable aux salarié·es. La contrepartie ne serait pas seulement symbolique, mais également économique. Mais l’augmentation des salaires réels ne suit pas celle de la productivité du travail qui s’accroît considérablement sous l’effet du changement technique et de la rationalisation du travail. Autrement dit, le partage de la valeur produite demeure largement favorable au patronat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;L’Adieu au plomb&lt;/em&gt; (éd. d’en bas, 2024), j’ai pu montrer que les typographes figurent parmi les professions les plus protégées par la stratégie syndicale de collaboration de classe, qui remonte au XIXe siècle dans ce secteur. Les femmes demeurent exclues du métier jusqu’en 1964 et les contingents d’étrangers y sont rigoureusement contrôlés en dépit de la pénurie de main-d’œuvre. Pourtant, de nombreux typographes quittent leur profession dès la première moitié des années 1960 en raison de niveaux de salaires jugés insuffisants pour un travail dégradé par l’introduction de nouvelles techniques et l’accélération des cadences. On constate ici un échec de la stratégie protectionniste : la contrepartie symbolique à la dégradation du travail semble insuffisante.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Une stratégie perdante&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais cette stratégie protectionniste conduit surtout à approfondir les divisions dans la classe ouvrière. Sur le plan économique, l’augmentation moyenne des salaires réels dissimule en effet une forte stratification des revenus parmi les salarié·es : les hommes qualifiés et nationaux bénéficient plus largement de l’augmentation des salaires réels que les femmes, non-qualifiées et étrangères. Sur le plan idéologique, la conception selon laquelle les privilèges de la main-d’œuvre masculine, qualifiée et indigène doivent être avant tout défendus contre les femmes et la main-d’œuvre étrangère conduit à un affaiblissement de l’ensemble du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque débute la restructuration industrielle de grande ampleur qui marque la deuxième moitié des années 1970, les syndicats ne parviennent pas à construire une réponse à la hauteur de l’attaque patronale. Les profondes divisions au sein de la classe ouvrière empêchent de mobiliser massivement une base syndicale et les luttes défensives locales, nombreuses et offensives, peinent à trouver un relai national. Comme le note Georges Piotet à propos du secteur de l’horlogerie, « la FTMH n’est pas associée à la direction même de la restructuration » et semble incapable de « promouvoir un projet alternatif concernant l’organisation de la production » (&lt;em&gt;Restructuration industrielle et corporatisme&lt;/em&gt;, 1988). Plus largement, dès 1980, l’ensemble des organisations syndicales perdent des membres dans des proportions très importantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face à la restructuration industrielle du milieu des années 1970, une stratégie d’unité incluant hommes et femmes, nationaux et étrangers, qualifiés et non-qualifiés aurait sans doute permis aux syndicats d’imposer leur voix dans le processus de désindustrialisation. Une telle stratégie était rendue impossible par quatre décennies de collaboration de classe et d’activisme syndical contre la supposée concurrence de la main-d’œuvre étrangère. Ce parcours historique montre que la continuelle restructuration du travail au bénéfice du capital paraît une menace bien plus redoutable que l’immigration. Celle-ci pourrait être considérée, à l’inverse de la conception traditionnelle, comme une possibilité de renforcer le mouvement ouvrier face à l’adversaire patronal (lire ci-contre). Les &lt;a href=&quot;https://www.nzz.ch/schweiz/bei-einem-ja-wird-die-personenfreizuegigkeit-nie-gekuendigt-werden-das-ist-angstmacherei-der-gegner-sagt-der-sp-doyen-rudolf-strahm-ld.1932193&quot;&gt;récentes déclarations&lt;/a&gt; de l’ancien conseiller national socialiste Rudolf Strahm à la &lt;em&gt;Neue Zürcher Zeitung&lt;/em&gt; (7 avril 2026) en faveur de l’initiative de l’Union démocratique du centre montrent malheureusement que ce bilan historique n’est pas encore intégré par tous les secteurs de la gauche.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Degré de division de la classe ouvrière&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si la rationalisation industrielle et les changements techniques conduisent, entre 1945 et 1975 à d’importants gains de productivité du travail, les salaires réels n’augmentent pas en proportion (lire ci-contre). Les travailleuses et travailleurs ne bénéficient donc pas intégralement de l’augmentation de la productivité de leur travail. Marx explique ce phénomène en notant que la rationalisation industrielle provoque du chômage, ce qui conduit à abaisser le niveau général des salaires par la concurrence entre salarié·es. C’est cette conception qui sous-tend les stratégies syndicales protectionnistes déployées depuis les années 1930.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon l’économiste marxiste canadien Michael Lebowitz, elle a cependant le défaut d’effacer complètement la possibilité d’une lutte directe des travailleuses et travailleurs pour se réapproprier les gains de productivité. Toute l’initiative revient au patronat qui conduit le changement technique et s’en approprie les gains, le mouvement ouvrier ne pouvant agir que pour atténuer la concurrence parmi les travailleuses et travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lebowitz propose une lecture plus fine du phénomène, qui s’avère plus explicative pour la période 1945-1975. Selon lui, c’est moins la mise en concurrence sur le marché du travail qui affaiblit la position des travailleuses et travailleurs dans le partage de la valeur que ce qu’il appelle le « degré de division de la classe ouvrière ». Selon l’économiste, plus le degré de division est élevé, plus le partage des gains de productivité est défavorable aux travailleuses et aux travailleurs. Cette interprétation paraît très adaptée au cas de la Suisse durant les Trente glorieuses. On constate en effet une importante rationalisation industrielle qui ne s’accompagne pas de chômage, mais d’une pénurie de main-d’œuvre dans la plupart des secteurs économiques. Malgré cette configuration théoriquement favorable aux salarié·es, le partage des gains de productivité leur reste défavorable. L’idée de Lebowitz semble alors confirmée empiriquement, car, dans cette période, la classe ouvrière est très fortement divisée, non seulement sur les lieux de travail, mais également dans ses organisations (lire ci-contre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’idée que le degré élevé de division de la classe ouvrière est la cause de son affaiblissement sur le plan économique est importante pour la stratégie politique. Elle permet en effet de réunir les luttes menées dans le domaine économique et celles menées dans le domaine idéologique et politique. Dans le cadre dessiné par Lebowitz, le refus des stratégies chauvines, misogynes et racistes de contrôle de la main-d’œuvre étrangère n’apparaît plus comme une concession humaniste, mais comme un outil même de la lutte à mener pour reprendre au patronat une part substantielle de la valeur produite par le travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Michael A. Lebowitz, « &lt;a href=&quot;https://michaelalebowitz.com/wp-content/uploads/2021/01/The-Politics-of-Assumption.pdf&quot;&gt;The Politics of Assumption, the Assumption of Politics&lt;/a&gt; », &lt;em&gt;Historical Materialism&lt;/em&gt;, volume 14:2 (29–47), 2006.&lt;/p&gt;
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		<title>Durabilité et racisme</title>
		<link href="https://slnd.net/23/"/>
		<id>https://slnd.net/23/</id>
		<updated>2026-05-15T00:00:00Z</updated>
		<author><name>Frédéric Deshusses</name></author>
		<summary>On trouve toujours une mauvaise raison d&#39;avoir des pensées racistes</summary>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2026/05/15/durabilite-et-racisme/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La population va augmenter, avec une proportion croissante d’« éco-idiots ». À cela s’ajoute l’immigration, qui permet à des pays moins responsables, comme le Mexique catholique et le Pakistan musulman, par exemple, d’exporter leur surplus démographique vers d’autres pays. » Ces propos ont été publiés en 2011 par Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd, dans un ouvrage collectif intitulé &lt;em&gt;Life on the Brink&lt;/em&gt;. Les théories de la surpopulation régulièrement réaffirmées par Paul Watson ne posent, semble-t-il, pas de grands problèmes à gauche. Invité l’an dernier au Festival international des droits humains (FIFDH) et à la Fête de l’Huma, le défenseur des océans bénéficie d’une complaisante couverture médiatique dans la presse de gauche (Reporterre, 12 septembre 2025).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas de Paul Watson n’est pas isolé, signe d’une ambivalence à gauche sur la question démographique. On se souvient qu’en 2009, Yvonne Gilli et Bastien Girod, député·es Vert·es au parlement fédéral, avaient soumis à leur parti un papier de position proposant une limitation de la population étrangère pour des motifs écologiques. Plus récemment, l’initiative Ecopop proposait le même genre de mesure dans une étrange indistinction politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’initiative de l’Union démocratique du centre (UDC) sur laquelle le corps électoral aura à se prononcer le 14 juin joue sur cette ouverture aux théories de la surpopulation. Le parti gouvernemental justifie désormais son obsession du contrôle de la population étrangère par la préservation de la nature et de l’agriculture. Le titre original de l’initiative – pour la durabilité – annonce la couleur. L’UDC cherche à construire une majorité incluant celles et ceux qui, à gauche, sont tenté·es par les théories de la surpopulation. Les arguments mobilisés en faveur du texte évoquent l’artificialisation des sols et des milieux naturels, la diminution du nombre des exploitations agricoles, la perte de souveraineté alimentaire. Des maux qui, selon les théories actuelles de la surpopulation, n’ont qu’une seule cause : la « surpopulation étrangère » dans un contexte de ressources limitées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’argument de la surpopulation est connu depuis le début du XIXe siècle où il a été développé par le prêtre anglican et économiste Thomas Malthus. Pour Malthus, les ressources et les besoins seraient des donnés naturels et anhistoriques. Les êtres humains n’auraient qu’un moyen d’agir : contrôler la démographie. Sans un contrôle de la population, la catastrophe démographique serait inéluctable, car elle résulterait de lois naturelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’argument malthusien est paresseux. Il place en effet les notions de ressources et de besoins dans le domaine de la nature. Or, les besoins et les ressources n’ont pas grand-chose de naturel. Ils varient fortement selon l’organisation des sociétés humaines. Il est donc possible d’agir sur d’autres variables que celle de la démographie et c’est d’ailleurs ce que les sociétés humaines ont fait au cours de l’histoire. Accepter l’argument de Malthus, c’est renoncer à notre capacité collective d’action sur nos conditions d’existence. C’est renoncer à la possibilité du progrès et de l’émancipation, à la politique et à la morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cet argument connaît une longue postérité malgré ses conséquences politiques désastreuses, c’est parce qu’il constitue une manière puissante de légitimer la domination de certaines fractions des sociétés sur d’autres. L’objectif à court terme de Malthus était avant tout d’empêcher la mise en place des lois de Speenhamland (1795-1834) qui assurait un revenu minimum indexé sur le prix du blé aux foyers brutalement privés de ressources par le décollage industriel britannique. Toute ressemblance avec les objectifs actuels de l’UDC serait bien sûr fortuite…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Formulé à un moment où la légitimité religieuse des pouvoirs d’Ancien Régime s’effondrait (1798), l’argument de Malthus vient donner une justification fondée en nature aux pouvoirs exorbitants des capitalistes qui se mettent alors en place. Aujourd’hui, la légitimité raciale du capitalisme est mise en cause de plus en plus profondément et c’est pourquoi l’argument malthusien refait surface sous la forme de justifications écologiques aux dispositifs de contrôle de la libre circulation des personnes. Soutenir la « durabilité » à la mode de l’UDC, c’est ainsi contribuer à prolonger les fondements raciaux du capitalisme, un objectif qui ne peut être poursuivi à aucun prix à gauche.&lt;/p&gt;
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		<title>PA-2030, le beurre et l’argent du beurre</title>
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		<updated>2026-03-11T00:00:00Z</updated>
		<author><name>Frédéric Deshusses</name></author>
		<summary>Au milieu du bric-à-brac, la réaction</summary>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2026/03/11/pa-2030-le-beurre-et-largent-du-beurre/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les annonces de politique agricole de Guy Parmelin le 18 février dernier ont fait la Une des médias. Le conseiller fédéral UDC a réussi son opération de communication. Dans les compte-rendus de la conférence de presse (&lt;em&gt;La Liberté&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Le Temps&lt;/em&gt;, 19 février 2026), on pouvait découvrir une avalanche de mesures semblant aller à la fois dans le sens de la protection de l’environnement et de la dépendance aux produits phytosanitaires ; de l’agriculture de proximité et de l’agriculture industrielle ; de la simplification administrative et du contrôle. À lire la presse, on pouvait croire que Parmelin avait trouvé la formule magique pour avoir, sans mauvais jeu de mot en pleine crise laitière, le beurre et l’argent du beurre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour se faire une idée plus précise des mesures annoncées, il fallait lire le &lt;em&gt;Schweizer Bauer&lt;/em&gt;, organe de la droite agrarienne radicalisée, proche de l’UDC. Dans l’édition du 21 février, Daniel Salzmann, le rédacteur en chef, exulte. « Triomphe pour l’UDC et l’Union suisse des paysans », s’exclame-t-il en titre. Salzmann se réjouit de l’abandon d’une mesure combattue conjointement par le parti d’extrême-droite et l’organisation professionnelle. Il s’agit d’une taxe incitative sur les engrais minéraux, les aliments concentrés pour le bétail et les produits phytosanitaires. Le produit de cette taxe devait être redistribué uniformément à l’ensemble des exploitations agricoles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dispositif est une manière de traiter ce que les économistes appellent les externalités négatives, c’est-à-dire les défaillances des prix du marché à prendre en compte les nuisances qu’une production impose à l’ensemble de la société. La mesure en question était appliquée de façon très modérée dans la mesure où le produit de la taxe était redistribué au secteur agricole, avec l’objectif d’inciter les exploitant·es à sortir progressivement de leur dépendance à la chimie de synthèse. Mais, le Schweizer Bauer voyait dans cette mesure une injustice imposée par le lobby de l’agriculture biologique visant à faire payer aux « exploitants conventionnels […] la baisse de la disposition des acheteurs industriels et des consommateurs à payer » pour les produits biologiques (Schweizer Bauer, 21 février 2026).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre l’avis d’une partie de son administration et du groupe « Agricultural Economics and Policy » de l’École polytechnique fédérale, Guy Parmelin a décidé de renoncer à cette taxe. Daniel Salzman, interprète cette décision comme « un succès politique pour l’alliance bourgeois-paysans » (&lt;em&gt;politische Erfolg für die Bürgerlich-Bäuerlichen&lt;/em&gt;). Il explique : « le fait que Guy Parmelin, membre de l’UDC, soit à la tête du Département de l’économie et qu’il n’ait pas voulu proposer [...] une variante avec des taxes incitatives a sans doute été déterminant. Cette décision montre que les élections ont des conséquences en Suisse. Avec près de 30 % des voix, l’UDC dispose de deux sièges au Conseil fédéral et a conclu un accord avec le PLR pour la répartition des départements. » (&lt;em&gt;Schweizer Bauer&lt;/em&gt;, 21 février 2026)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’exemple de cette taxe incitative montre que, dans la conférence de presse de Guy Parmelin, l’important n’est pas ce qu’il a annoncé, mais plutôt ce qu’il n’a pas annoncé. Comme le remarquait Bettina Dyttrich dans la &lt;em&gt;WOZ&lt;/em&gt; du 26 février dernier, le Conseil fédéral ne semble pas envisager d’assouplir les conditions d’accès aux paiements directs pour les installations hors cadre familial. Toute la question de l’accès au foncier est, quant à elle, reléguée à un débat séparé sur le droit foncier rural. Comme s’il ne s’agissait pas d’une question de politique agricole ! La question du salariat agricole est également absente de ces perspectives politiques fédérales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas de la taxe incitative signale encore que l’alliance séculaire de la bourgeoisie et de la paysannerie a de beaux jours devant elle. En début d’année, Bettina Dyttrich, toujours dans la &lt;em&gt;WOZ&lt;/em&gt;, faisait état de tensions entre l’UDC et l’Union suisse des paysans, matérialisées notamment par des escarmouches dans la presse agricole entre la &lt;em&gt;Bauern Zeitung&lt;/em&gt;, proche de l’USP, et le &lt;em&gt;Schweizer Bauer&lt;/em&gt;, proche de l’UDC (&lt;em&gt;WOZ&lt;/em&gt;, 15 janvier 2026). L’échec de la taxe incitative semble indiquer plutôt que l’alliance traditionnelle n’est pas remise en cause par l’UDC qui se contente de la pousser constamment vers la droite. Avec succès. La question qui se pose alors est de savoir comment construire et opposer un programme de gauche à cette constante dérive réactionnaire.&lt;/p&gt;
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		<title>Politiser la colère agricole?</title>
		<link href="https://slnd.net/22/"/>
		<id>https://slnd.net/22/</id>
		<updated>2026-02-28T00:00:00Z</updated>
		<author><name>Frédéric Deshusses</name></author>
		<author><name>Alexandre Hyacinthe</name></author>
		<author><name>Mathilde Vandaele</name></author>
		<summary>Les manifestations agricoles des six dernières années en Europe relèvent-elles de la colère brute d’un monde rural uni face à son déclin ou d’une construction politique d’emblée réactionnaire? Alors que s’ouvre le Salon de l’agriculture à Paris et que ces mouvements sociaux suscitent des débats au sein de la gauche, quelques clés pour approfondir ces questions.</summary>
		<content type="html">&lt;p&gt;«Ce serait un trop beau cadeau fait au Rassemblement national que de prétendre que tous les adhérents de la CR en sont des partisans.» C’est ainsi qu’Aurélie Trouvé, députée de La France insoumise, justifie sa présence sur un blocage de la Coordination rurale (CR) le mois dernier[^1]. L’organisation écologiste les Soulèvements de la terre évoque, quant à elle, systématiquement la «récupération par l’extrême droite de la colère agricole»[^2]. Un cadrage des mouvements agricoles récents semble ainsi s’imposer à gauche selon lequel il y existerait une «colère agricole» brute qui pourrait faire l’objet de tentatives de politisation antagonistes. Les mobilisations deviendraient alors un terrain de lutte politique pour faire pencher du bon côté des agricultrices et agriculteurs rassemblés par une colère commune. Ce cadrage reconduit une forme d’agrarisme (lire ci-dessous) qui paraît aussi politiquement risquée que scientifiquement infondée.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Des mobilisations victorieuses&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un aspect de la physionomie des mouvements agricoles, depuis celui de 2020 en Hollande, ne doit pas être négligé. Il s’agit de la disproportion entre la faible mobilisation de ces mouvements et leurs considérables échos médiatiques. Pour le mouvement de 2024, en France, des sources policières évoquent environ 20’000 participant·es pour quelque 480’000 exploitant·es agricoles. Après une semaine de mobilisation, des mesures sont annoncées par le premier ministre de l’époque, Gabriel Attal. Une réussite qu’envient bien d’autres mouvements sociaux y compris lorsqu’ils sont beaucoup plus massifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette observation peut être renouvelée partout en Europe, en commençant par les Pays-Bas où des manifestations fortement relayées politiquement ont eu lieu dès 2020, en Allemagne (2022-2024) ou encore en Pologne (2024-2025). Dans une chronique pour la &lt;em&gt;New Left Review&lt;/em&gt;[^3], le sociologue italien Marco D’Eramo tirait également ce constat de mobilisations incomparablement plus faibles que tout autre mouvement social, mais aussi incomparablement plus victorieuses. Pour D’Eramo, un des traits particuliers de ces mouvements tient à ce qu’ils figurent parmi «les rares mobilisations victorieuses des décennies récentes».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ces victoires vont, depuis 2020 et dans toute l’Europe, dans une seule et même direction réactionnaire: recul sur les normes de production écologique et le droit du travail, augmentation de soutiens financiers qui creusent les inégalités et renforcent les modèles dominants. Ainsi, le mouvement de 2020 aux Pays-Bas démarre en opposition à un programme gouvernemental de réduction de moitié du cheptel de rente. Une mesure rationnelle pourtant, au vu de l’exposition du pays à l’élévation du niveau de la mer et de la crise de l’azote qu’il traverse. Après quelques semaines de cortèges en tracteur, marche arrière gouvernementale: les 4 millions de vaches néerlandaises sont, si l’on ose dire, sauvées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien, dans les victoires de ces mouvements, non plus que dans leurs revendications, ne vise ainsi à affronter les enjeux réels du maintien d’une production agricole en Europe: bilan carbone de l’élevage; vieillissement des chef·fes d’exploitation; concentration des terres; épuisement des ressources; condition du salariat agricole. Au contraire, comme on le voit dans l’exemple hollandais, ces enjeux sont méprisés comme des questions imposées sans justification depuis l’extérieur du monde agricole.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Changer le régime de la propriété&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La figure emblématique de ces mobilisations est incontestablement celle de l’éleveur – moins souvent de l’éleveuse. Caroline van der Plas, fondatrice du BoerBurgerBeweging (Mouvement agriculteurs et citoyens), a été propulsée en politique par la mobilisation agricole néerlandaise de 2023. Avant de s’installer elle-même comme agricultrice, elle a été conseillère en communication de l’association néerlandaise des éleveurs de porcs. En France, Bertrand Venteau, Christian Convers ou Serge Bousquet-Cassagne, figures de proue de la Coordination rurale et très exposés dans les mobilisations, sont éleveurs. Ce n’est pas un hasard. L’élevage cristallise toutes les contradictions du système agro-alimentaire actuel. C’est dans ce secteur que les rémunérations sont les plus basses et que l’emprise des transformateurs et distributeurs est la plus violente. C’est dans ce secteur également que l’impact écologique et sanitaire des pratiques culturales est particulièrement désastreux, et fait l’objet de légitimes remises en question par certains groupes sociaux. Dans ces conditions, présenter le maintien de l’élevage tel qu’il existe aujourd’hui comme un combat identitaire et civilisationnel semble un moyen de dépasser ces contradictions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’autres voies concrètes de dépassement de ces contradictions existent cependant. Elles sont mises en pratique depuis longtemps désormais par des organisations professionnelles comme la Confédération paysanne en France ou l’Arbeitsgemeinschaft für bäuerliche Landwirtschaft en Allemagne. L’action de ces organisations a permis de créer des fermes où l’agrandissement foncier, l’endettement ou les horaires de travail peuvent être maîtrisés. Mais, pour être transformés en véritables politiques agricoles, ces modèles vertueux nécessitent des changements profonds des régimes traditionnels de la propriété foncière et de la transmission des exploitations, comme le remarque l’historien Alessandro Stanziani dans un récent article du média en ligne &lt;em&gt;Analyse Opinion Critique&lt;/em&gt;[^4]. Et c’est précisément à quoi s’opposent les mobilisations agricoles des dernières années, en revendiquant le maintien d’un modèle inégalitaire qui s’effondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, soutenir ces mobilisations pour proposer des voies de politisation antagonistes à celles de l’extrême-droite paraît une tactique risquée. Il paraît légitime que les organisations professionnelles cités plus haut cherchent à profiter de l’attention médiatique pour mettre en avant leurs programmes progressistes. Le reste de la gauche, en revanche, devrait s’employer à dénoncer le caractère réactionnaire de ces mouvements et surtout à montrer que le monde agricole est pluriel et traversé par des intérêts divergents. C’est seulement ainsi que pourra se matérialiser un appui de l’ensemble de la gauche aux fractions progressistes de la paysannerie.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Qu&#39;est-ce que l&#39;agrarisme?&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;«C’est grâce à la notion d’unité paysanne que la bourgeoisie française a réussi à maintenir sous sa férule idéologique l’ensemble des couches les plus exploitées des campagnes» écrit Philippe Gratton dans &lt;em&gt;Les paysans contre l’agrarisme&lt;/em&gt; (1973). Selon l’historien, l’agrarisme, c’est-à-dire l’unité paysanne, serait une construction de la bourgeoisie destinée à homogénéiser artificiellement un monde rural pluriel et aux intérêts matériels et politiques variés. Cette conception ne va pas de soi. En 1968, un autre historien du monde agricole, Pierre Barral, estimait au contraire, dans un ouvrage intitulé &lt;em&gt;Les agrariens français de Méline à Pisani&lt;/em&gt;, que la paysannerie constitue une «force sociale profonde, celle des agriculteurs luttant pour défendre leur place dans la société industrielle». L’agrarisme ne serait donc pas une construction idéologique, mais la réalité d’un monde rural homogène face à l’industrialisation. C’est cette dernière position qui irrigue, jusqu’à aujourd’hui, la sociologie rurale française. Elle est cristallisée dans l’ouvrage célèbre du sociologue Henri Mendras, &lt;em&gt;La fin des paysans&lt;/em&gt; (1967). L’ouvrage a été mis au goût du jour par Pierre Bitoun, en 2016, sous le titre &lt;em&gt;Le sacrifice des paysans&lt;/em&gt;, clin d’œil malheureux au lexique de la Coordination rurale qui parle, depuis 1993, de «génocide paysan».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Suisse, l’agrarisme prend la forme de l’Union suisse des paysans qui, dès sa création en 1897, revendique d’être l’unique représentante de la paysannerie. Sous l’égide d’Ernst Laur, son premier secrétaire, l’USP réalise de façon très précoce à la fois l’unité de la paysannerie – en dépit de configurations d’exploitations très variées – et son alliance avec la bourgeoisie industrielle5.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La France connaît une trajectoire différente, puisque l’unité paysanne y prend très tardivement la forme d’une organisation agricole autonome, avec la création de la Fédération nationale des exploitants agricoles (FNSEA) après la Deuxième guerre mondiale. L’hégémonie de cette organisation demeure aujourd’hui encore, malgré la concurrence de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Europe, la libéralisation des marchés agricoles au début des années 1990 semblait propice à briser la chape de plomb de l’agrarisme en accentuant les divisions matérielles du monde agricole. D’un côté, regroupée autour des syndicats majoritaires, une bourgeoisie agricole profitant du libre-échange et prête aux alliances avec la bourgeoisie industrielle. De l’autre, des producteurs et productrices de lait poussé·es à bout par les transformateurs industriels qui voient leurs conditions de vie se dégrader et leurs fermes disparaître. Les conséquences du libre-échange au niveau mondial pour cette deuxième fraction illustraient les revendications du mouvement altermondialiste, favorisant un rapprochement d’une partie de ces producteurs et productrices avec la gauche. Celui-ci aurait pu raviver la volonté de rupture de la gauche paysanne française des années 1970. Pourtant, vingt ans après les grèves du lait du début des années 2000, cette rupture de l’agrarisme ne s’est pas réalisée. Au contraire, c’est à son renforcement que l’on assiste dans le sillage des mobilisations agricoles des cinq dernières années (lire ci-dessus). FD/AH/MV&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^1]: &lt;em&gt;Reporterre&lt;/em&gt;, &lt;a href=&quot;https://reporterre.net/Agriculteurs-a-Paris-que-fait-LFI-avec-la-Coordination-rurale&quot;&gt;9 janvier 2026&lt;/a&gt;.
[^2]: Soulèvements de la Terre, &lt;a href=&quot;https://lessoulevementsdelaterre.org/retour-sur-le-blocage-du-periph-en-resistance-a-laccord-mercosur-et-a-la-politique-dabattage-total&quot;&gt;9 janvier 2026&lt;/a&gt;.
[^3]: M. D’Eramo, &lt;em&gt;Sidecar&lt;/em&gt;, «L’Europe profonde», &lt;a href=&quot;https://newleftreview.org/sidecar/posts/leurope-profonde&quot;&gt;14 mars 2024&lt;/a&gt;.
[^4]: A. Stanziani, «Pénuries céréalières: mauvaise récolte ou spéculation», &lt;em&gt;AOC&lt;/em&gt;, &lt;a href=&quot;https://aoc.media/analyse/2026/02/03/penuries-cerealieres-mauvaise-recolte-ou-speculations/&quot;&gt;4 février 2026&lt;/a&gt;.
[^5]: Lire notre chronique «Carnets paysans» du &lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2023/01/25/une-longue-duplicite/&quot;&gt;26 janvier 2023&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
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		<title>Bonnets jaunes et chemises vertes</title>
		<link href="https://slnd.net/20/"/>
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		<updated>2026-01-08T00:00:00Z</updated>
		<author><name>Frédéric Deshusses</name></author>
		<author><name>Alexandre Hyacinthe</name></author>
		<author><name>Mathilde Vandaele</name></author>
		<summary>Dans les jours qui ont suivi l’abattage d’un troupeau infecté par la dermatose nodulaire contagieuse en Ariège, le 12 décembre dernier, des mobilisations et blocages ont eu lieu dans différentes régions de France, à l’appel, parfois conjoint, de la Confédération paysanne (Conf’), de la Coordination rurale (CR) et de non-syndiqués.</summary>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2026/01/07/bonnets-jaunes-et-chemises-vertes/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Déjà évoquée, hélas, dans ces colonnes, la Coordination rurale a un curriculum très clair. Fondée dans l’opposition aux politiques agricoles européennes, elle rassemble depuis des années des dirigeants d’extrême droite (RN, Action française, Ligue du Midi…). Depuis les mobilisations agricoles de l’hiver 2023-2024, la CR s’est considérablement renforcée, prenant le pouvoir dans 14 chambres d’agriculture sur 88, contre 3 aux précédentes élections; multipliant les attaques directes contre des structures publiques ou associatives et appelant à «faire la peau» des écologistes1.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre deux mobilisations «unitaires» aux côtés de la Conf’, ces dernières semaines, l’organisation d’extrême droite a encore attaqué des locaux de la Ligue de protection des oiseaux, de l’Office français de la biodiversité, la permanence d’un député écologiste et un mémorial aux victimes des violences policières à Sainte-Soline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autour des récentes mobilisations, la même analyse médiatique qu’il y a deux ans s’est mise en place: elles seraient des révélateurs d’un «malaise» paysan, les actes désespérés d’un «monde qui se voit mourir». Cette interprétation fonde des appels à l’unité de la «paysannerie» qui seule pourrait lutter contre sa disparition, au-delà des clivages. Des éleveurs et éleveuses, membres des Soulèvements de la Terre, qui soulignent certes le nécessaire refus des idées réactionnaires de la CR, vont jusqu’à parler de «la longue agonie de la classe paysanne».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche paysanne des années 1960 en France l’avait pourtant déjà analysé: il n’existe pas de «classe paysanne». Le dit «monde agricole» est traversé par la lutte des classes, entre des possédant·es et des exploité·es. L’analyse des Paysans travailleurs, groupe phare de cette gauche paysanne, concernait principalement les chef·fes d’exploitations et, certes plus timidement, l’exploitation dans la famille et l’organisation patriarcale des fermes. S’y ajoute, soixante ans plus tard, le constat que 42,9% du temps de travail sur les fermes en France est effectué par des salarié·es, non par les exploitant·es et leurs familles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui serait alors cette «classe paysanne»? Peu d’analyses, ces dernières semaines, ont rappelé que cette paysannerie mythique et l’unité paysanne ont toujours été un des piliers idéologiques des extrêmes droites. Les seules évocations de celles-ci ces dernières semaines sont à nouveau pleines de condescendance, dépeignant une «base» désespérée qui se tromperait de cible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des éléments significatifs des transformations agricoles des dernières décennies est l’effondrement du modèle traditionnel de polyculture-élevage centré sur l’élevage bovin, et avec lui les particularités de ce modèle: des structures de taille moyenne, des fermes dites familiales, c’est-à-dire patriarcales, une force de travail majoritairement non salariée, des outils de production imbriqués à la vie personnelle des exploitant·es, un surendettement croissant, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait se pencher sérieusement sur ce modèle de polyculture-élevage qui s’effondre et s’interroger sur ce qu’il y a à en garder. Ce travail est mené au quotidien, loin des plateaux de BFM et CNews, dans les réseaux de la Conf’, à travers le projet d’agriculture paysanne. S’il est moins spectaculaire que les blocages, il représente une opposition concrète au projet agricole de la CR, basé sur la famille patriarcale, des modes de productions destructeurs et dépendants du pétrole, une exploitation du travail débridée et sans contrainte, le tout porté par une expression politique viriliste et libertarienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous verrons dans les prochains jours si la gauche paysanne, et plus largement les forces progressistes, parviennent à se mobiliser contre la montée du fascisme partout où nous vivons, et notamment en milieu rural. Dans le cas contraire, elles risquent d’être réduites à une composante de cette «unité paysanne», instrumentalisée pour la campagne de l’extrême droite aux municipales françaises de mars 2026.&lt;/p&gt;
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		<title>Crise laitière et idéologie</title>
		<link href="https://slnd.net/19/"/>
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		<updated>2025-12-17T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2025/12/17/crise-laitiere-et-ideologie/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout commence le week-end des 4 et 5 octobre par un article de la &lt;em&gt;NZZ am Sonntag&lt;/em&gt; intitulé «25 000 vaches menacées d’abattage». Le journal de la banque zurichoise semble pris de passion pour le marché du lait. Gina Bachmann, autrice de l’article, rapporte les cas de deux agriculteurs qui ont fait abattre des vaches. Le coupable? Donald Trump et ses 39% de taxes douanières qui, selon Bachmann et les deux producteurs interrogés, touchent les exportations de fromage et de chocolat vers les Etats-Unis au point de déséquilibrer le marché helvétique. La nouvelle est reprise dans de nombreux médias dans la semaine qui suit. Pour qui connaît un tant soit peu le marché laitier, la ficelle est cependant un peu grosse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le secteur ne dépend, en effet, pas essentiellement des exportations de gruyère aux Etats-Unis qui représentent un tiers de l’ensemble du Gruyère exporté (4300 tonnes sur 13 000). Cela ne représente pas grand-chose par rapport aux exportations de divers produits laitiers vers l’Europe qui, elles, sont en augmentation continue ces dernières années.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, l’article de la &lt;em&gt;NZZ am Sonntag&lt;/em&gt; ressemble à un coup politique. Un des deux agriculteurs interrogés – qui a fait abattre quatre vaches – est justement le conseiller national UDC zurichois Martin Hübscher. Comment l’exploitation de Hübscher, diversifiée et partiellement orientée vers la vente directe, est-elle touchée par les droits de douane étasuniens? La &lt;em&gt;NZZ am Sonntag&lt;/em&gt; se garde bien de l’expliquer. Elle préfère des notations impressionnistes qui contribuent à la confusion: «’Il s’agissait de vaches âgées, dont la viande est désormais transformée en hamburgers, explique [Hübscher]. La majeure partie est destinée à McDonald’s.’ Justement le restaurant préféré de Trump, qui a contribué à provoquer la crise.»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire du quotidien zurichois, la &lt;em&gt;Bauernzeitung&lt;/em&gt; – organe de l’aile modérée de l’Union suisse des paysans (USP) – du jeudi 9 octobre appelle au calme. Un long article de la rédactrice en cheffe est suivi par un commentaire du directeur de l’USP, Martin Rufer qui appelle à ne pas «prendre des décisions précipitées».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si même l’organisation professionnelle majoritaire minimise la crise, quel objectif poursuit la NZZ? Deux mois après l’annonce du Premier août, la bourgeoisie industrielle helvétique cherche à cimenter une large alliance pour la défense des intérêts des industries d’exportation (Lire &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt; du 7 août 2025). Dans ce but, l’importance des exportations dans l’économie laitière est surévaluée pour donner l’illusion d’intérêts communs entre agriculture et industrie. Les quatre vaches transformées en hamburger sont le symbole qu’il faut pour rechercher le soutien de la paysannerie à la cause des exportateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diminution des droits de douane obtenue le 5 novembre dernier par un aréopage de capitalistes a-t-elle mis un terme à la campagne sur l’excédent laitier? Non, à lire le &lt;em&gt;Schweizer Bauer&lt;/em&gt;. Dans une brève du 2 décembre, l’organe de la droite agrarienne radicalisée affirme que bientôt «chaque premier kilo de lait pourrait être jeté directement dans une installation de production de biogaz».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cette campagne se poursuit, c’est parce que la fausse crise des taxes douanières en dissimule une vraie. Le marché laitier est en crise depuis vingt ans, sans aucun lien avec la politique commerciale des Etats-Unis. La libéralisation de la production et la régulation confiée à une structure corporatiste (Interprofession du lait) où domine l’industrie de la transformation provoquent un état de crise permanent du secteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait ainsi assister dans les années qui viennent à la disparition d’une des plus grosses entreprises de transformation du pays, Cremo, en grandes difficultés et qui vient de se séparer de son directeur général (&lt;em&gt;Le Temps&lt;/em&gt;, 27 novembre 2025).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les solutions à cette crise structurelle sont connues: revoir le mode de régulation, mettre fin à un financement de l’agriculture qui privilégie la rente foncière sur le travail et réduire l’élevage dans toute la mesure du possible au profit de la production de protéines végétales. La fraction radicalisée de la bourgeoisie agrarienne représentée par l’UDC bataille pour repousser ces solutions qui mettent en danger ses privilèges. Elle n’hésite pas, pour ce faire, à répandre de fausses analyses qui ajoutent de la confusion à la crise structurelle et empêchent d’envisager une issue rationnelle à celle-ci.&lt;/p&gt;
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		<title>Thomas Müntzer reloaded?</title>
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		<updated>2025-08-11T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://https://lecourrier.ch/2025/08/11/thomas-muntzer-reloaded/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;«Il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu’un rebelle», écrit le théologien Martin Luther à propos de l’insurrection paysanne, connue sous le nom de Guerre des paysans, qui a secoué le Saint-Empire romain germanique de 1524 à 1526. Celle-ci n’arrange pas les affaires du réformateur qui cherche alors à s’allier aux puissances féodales, car les quelque 300 000 insurgé·es portent précisément des revendications politiques radicalement opposées au féodalisme. Ils et elles réclament la liberté (Freiheit) – c’est-à-dire la suppression de la domination des seigneurs – et le droit divin (Göttliches Recht) – soit un ordre juridique fondé sur l’Evangile et les coutumes communautaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’insurrection se déroule dans un espace qui s’étend entre Berne à l’ouest, l’actuel Haut-Adige au sud et Leipzig au nord-est. Elle est précédée, de 1493 à 1517, par une longue période d’agitation. La guerre proprement dite éclate en juin 1524 près de Schaffhouse. Dès avril 1525, des troupes levées par les féodaux cherchent à mater la révolte. Ce sera chose faite à l’été 1526. On estime que la répression fait 100 000 mort·es, les survivant·es sont banni·es à vie de l’Empire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cinq siècles après ces événements, la mémoire de la Guerre des paysans se cristallise autour de la figure de Thomas Müntzer (ca. 1489-1525). Müntzer apparaît comme l’anti-Luther: théologien tout comme lui, Müntzer prendra cependant le parti des paysan·nes, attisant les braises de la révolte. Mi-mai 1525 a lieu la Bataille de Frankenhausen: une troupe de 7000 personnes dirigées par le théologien, pratiquement désarmées et sans expérience militaire, affronte deux armées de mercenaires équipées de canons. C’est un massacre: 5000 paysan·nes sont tué·es et Müntzer est capturé, torturé et décapité le 27 mai 1525.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1850, Friedrich Engels publie &lt;em&gt;La Guerre des paysans allemands&lt;/em&gt;. Dans un style assez éloigné du matérialisme historique, Engels y figure Müntzer en leader d’avant-garde. «L’énergie et la fermeté révolutionnaire de Müntzer, écrit-il, se retrouvent dans la fraction la plus avancée des plébéiens et des paysans. […] Il forma, avec l’élite des éléments révolutionnaires, un parti [sic!] qui, dans la mesure où il était à la taille de ses idées et possédait son énergie, ne représenta jamais qu’une petite minorité dans la masse des insurgés.»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est le schéma mémoriel qui assurera à Müntzer une présence au panthéon du communisme allemand. Il orne ainsi le billet de 5 marks de RDA. Werner Tübke, peintre officiel du régime est-allemand, produit un gigantesque panorama (14 mètres par 123!) commémorant la Bataille de Frankenhausen. Dans un registre local et plus modeste, Maurice Pianzola, conservateur du Musée d’art et d’histoire de Genève et sympathisant communiste, consacre une biographie à Müntzer au début des années 1950. Réédité chez Héros Limite en 2015, l’ouvrage est une bonne introduction au sujet, même s’il reprend largement le schéma de Engels, faisant de Müntzer une sorte de double précoce de Lénine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un article de la revue &lt;a href=&quot;https://www.historyworkshop.org.uk/democracy/would-thomas-muntzer-really-vote-for-the-afd/&quot;&gt;&lt;em&gt;History workshop&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; (27 mai 2025), l’historien britannique Andy Drummond relève que la ferveur mémorielle autour de Müntzer semble avoir désormais changé de camp. En 2020, pendant la préparation des commémorations de 2025, Hans-Thomas Tillschneider, membre du parti d’extrême-droite Alternativ für Deutschland (AfD), aurait déclaré que «Müntzer voterait pour l’AfD». Cette appropriation n’est pas étonnante. La cristallisation mémorielle autour de la figure de Müntzer est bien faite pour plaire à celles et ceux qui n’envisagent d’émancipation sociale qu’encadrées par des chef·fes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’opposition à la privatisation des forêts et de la chasse par les seigneurs féodaux, les revendications de gestion communautaire des ressources naturelles, qui sont au cœur de la révolte, sont pourtant formulées sans leader d’avant-garde et, relève l’historien italien Carlo Ginzburg, dès avant la Réforme protestante. Alors, ce qui mérite d’être commémoré dans cette insurrection, plutôt que la figure de Müntzer, c’est le courage de 300 000 individus qui entendent réaliser une société libérée des dominations. Ce courage resurgit aujourd’hui, loin de la pompe mémorielle, chez les paysan·nes palestinien·nes en lutte contre le colonialisme israélien, chez les paysan·nes soudanais·es victimes de l’accaparement des terres par les monarchies du Golfe. Elles et ils ne «tirent pas leur poésie du passé», selon le mot de Marx, mais fabriquent l’avenir, dans la douleur et dans le sang.&lt;/p&gt;
</content>
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		<title>La guerre intérieure de Donald Trump 2</title>
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		<updated>2025-07-22T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2025/07/21/la-guerre-interieure-de-donald-trump-2-2/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rafles de l&#39;Immigration and Custom Enforcement (ICE) qui continuent
de cibler les travailleuses et travailleurs agricoles en Californie ont
pour objectif de contrer les avancées sociales obtenues ces dernières
années par ces salarié·es précarisé·es (&lt;em&gt;lire notre chronique du
1&lt;/em&gt;^&lt;em&gt;er&lt;/em&gt;^* juillet 2025*). Le 11 juillet dernier, un homme est mort au
cours d&#39;une de ces rafles. Jaime Alanís Garcia a chuté depuis le toit
d&#39;une serre dans une exploitation agricole de Camarilla, au nord-ouest
de Los Angeles, alors qu&#39;il essayait d&#39;échapper aux milicien·nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment même où elle pleurait la mort de Garcia, l&#39;United Farm Workers
(UFW), qui organise les salarié·es agricoles californiens, obtenait une
victoire judiciaire. À la demande de l&#39;UFW et de l&#39;American Civil
Liberties Union (ACLU), une juge fédérale a estimé ces rafles illégales.
Les agent·es fédéraux ne peuvent pas procéder à des arrestations sur la
base de la couleur de la peau, de la langue parlée ou du lieu de
travail. Des preuves d&#39;un soupçon fondé d&#39;infraction doivent être
apportées. Cette décision ne suspend toutefois pas l&#39;action de l&#39;ICE et
ne concerne qu&#39;un seul comté.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les personnes qui se sont félicitées de ce jugement, figure le
gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom. Il s&#39;affiche depuis le
début des rafles comme un opposant à Donald Trump et un défenseur des
salarié·es agricoles californiens. Les motifs qui conduisent le
gouverneur démocrate à cette position sont cependant ambigus. Ils
méritent, je crois, que l&#39;on s&#39;y arrête, car ils sont emblématiques
d&#39;une configuration politique qui dépasse le cas californien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de son passage à la mairie de San Francisco, Newsom s&#39;était montré
moins défiant à l&#39;égard de l&#39;ICE. La pratique de la municipalité
consistait à ne pas dénoncer aux agences fédérales de contrôle de
l&#39;immigration les habitant·es ne disposant pas de permis de résidence.
Durant sa mairie, Gavin Newsom rompt avec cette pratique. Sa position
actuelle sur les rafles de l&#39;ICE apparaît donc surtout opportuniste :
Newsom figure parmi les candidats démocrates potentiels à la présidence
à la fin du mandat de Trump et il lui faut donc apparaître comme un
opposant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus significative encore est la politique de Newsom en matière de
droits des travailleuses et travailleurs. Newsom n&#39;est pas avare du
droit de veto, dont il dispose en tant que gouverneur, pour bloquer des
propositions de loi en faveur des droits des salarié·es. En 2021, Newsom
bloquait une loi permettant aux salarié·es agricoles de se syndiquer
plus facilement. Ce n&#39;est qu&#39;au prix d&#39;une campagne acharnée de l&#39;United
Farm Workers que le politicien a accepté de signer le décret
d&#39;application. L&#39;an dernier, c&#39;est la loi SB 1299 qui se heurtait à son
veto : elle devait faciliter les conditions d&#39;arrêt de travail en cas de
vague de chaleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La carrière de Newsom hors de la politique éclaire sa duplicité. Âgé de
24 ans, il fonde Plumpjack Winery, exploitation viticole et commerce de
vins, avec l&#39;aide de Gordon Getty, un ami de la famille et héritier de
l&#39;empire du pétrole Getty Oil. Plumpjack produit du vin à plus de 300
dollars la bouteille et importe des grands crus français qu&#39;elle vend à
des prix stratosphériques. En tant qu&#39;entrepreneur agricole, Gavin
Newsom a ainsi tout intérêt à disposer d&#39;une main-d&#39;œuvre bon marché aux
conditions de travail dégradées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de politicien·nes de gauche ou supposé·es tel·les, de Keir
Starmer à Sarah Wagenknecht en passant par François Ruffin, estiment
qu&#39;une politique de libre circulation des personnes est incompatible
avec la défense des droits des salarié·es du pays. Soutenu·es par des
théoriciens comme Wolfgang Streeck (&lt;em&gt;The Nation&lt;/em&gt;, 18 juin 2025) ou Perry
Anderson (&lt;em&gt;London Review of Books&lt;/em&gt;, 3 avril 2025), ils et elles voient
dans la revendication de la libre circulation des personnes une
faiblesse humaniste de la gauche. Pour Anderson, celle-ci n&#39;est pas
capable d&#39;appréhender correctement ce qu&#39;il appelle « le problème de
l&#39;immigration ». Les luttes des salarié·es agricoles californien·nes
montrent, au contraire, que l&#39;action d&#39;un syndicat de base peut faire
converger les intérêts de l&#39;ensemble des travailleuses et travailleurs,
quel que soit leur statut, vers une amélioration générale des conditions
de travail. C&#39;est ce combat, et certainement pas l&#39;opportunisme d&#39;un
viticulteur de luxe de la Napa Valley, qui constitue la véritable
résistance à Donald Trump et ses milices.&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
	<entry>
		<title>La guerre intérieure de Donald Trump 1</title>
		<link href="https://slnd.net/015/"/>
		<id>https://slnd.net/015/</id>
		<updated>2025-07-01T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2025/06/30/la-guerre-interieure-de-donald-trump-1-2/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des hommes et des femmes récoltent des choux-fleurs dans un gigantesque
champ, quelque part en Californie. Soudain, sur toutes les routes
d&#39;accès au champ, des SUV blancs à bande verte arrivent à vive allure.
Ce sont les patrouilles de gardes-frontières et la milice de
l&#39;Immigration and Custom Enforcement (ICE) qui procèdent à une rafle.
Les récolteuses et récolteurs fuient en courant, mais toutes les issues
sont barrées par les véhicules. De telles scènes se répètent, depuis le
début du printemps, dans la plupart des immenses exploitations agricoles
du territoire californien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme tous les régimes impérialistes, les États-Unis de Donald Trump
mènent simultanément des guerres sur les fronts extérieur et intérieur.
Dès avant son second mandat, le président réélu a décidé d&#39;attaquer les
travailleuses et travailleurs agricoles de Californie. Cet État de
l&#39;Ouest est un des centres de production agricole du pays : fruits,
légumes, riz et produits laitiers sont vendus dans l&#39;ensemble des
États-Unis tandis qu&#39;une partie de la production viticole est exporté
partout dans le monde. Le système agricole californien est très
intensif. Seuls 10 % du territoire de l&#39;État sont dédiés à l&#39;agriculture
-- soit environ 38 000 Km carrés -- mais permettent de produire un tiers
des fruits et légumes consommés dans l&#39;ensemble du pays. Il s&#39;agit d&#39;une
agriculture fortement capitalisée, dépendante de l&#39;irrigation et très
mécanisée. Pour autant, elle exploite une main-d&#39;œuvre saisonnière
importante : on considère que 500 000 personnes travaillent chaque année
pour le secteur dont la moitié seraient sans statut légal. Les
conditions de travail sont extrêmement difficiles. La plupart des
récolteuses et récolteurs sont encore payés à la pièce (selon le poids
ou le nombre de contenants récoltés). D&#39;autres encore travaillent à la
journée sans véritables congés payés. Depuis le début des années 2000,
les conséquences du dérèglement climatique atteignent violemment ces
travailleuses et travailleurs dont les chaleurs très importantes et les
nuages de cendres produits par les feux de forêts mettent la santé en
danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis 1966, les salarié·es agricoles de Californie se regroupent au
sein d&#39;un syndicat, l&#39;United Farm Workers (UFW). Créé sur la base des
principes organisationnels de Saul Alinsky qui mettent en avant le
travail direct avec les membres, l&#39;UFW a longtemps été identifié à deux
de ses membres fondateurs : César Chávez et Dolores Huerta. Ces deux
activistes sont les figures centrales de la Grève des raisins de Delano
(Delano Grapes Strike), un mouvement qui dure de 1965 à 1970 et aboutit
à la reconnaissance du droit des ouvrier·ères agricoles de se syndiquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses vingt premières années d&#39;existence, l&#39;UFW maintient une
position syndicale classique sur l&#39;immigration : celle-ci doit être
régulée par l&#39;État et les personnes sans statut légal doivent être
expulsées. Une meilleure compréhension des mécanismes de criminalisation
de l&#39;immigration et le retrait de César Chávez de la direction
conduiront le syndicat, dans les années 1980, à changer d&#39;orientation.
De fait, l&#39;UFW se trouve désormais à la pointe de l&#39;opposition aux
rafles de l&#39;Immigration and Custom Enforcement (ICE). « Nous ne
permettrons pas, écrit le syndicat dans un communiqué du mois d&#39;avril,
que ces tactiques d&#39;intimidation et de peur nous éloigne de ce qui est
notre travail prioritaire, c&#39;est-à-dire faire connaître leurs droits aux
travailleuses et travailleurs agricoles quel que soit leur statut
migratoire. Nous restons sur le terrain, dans les champs et dans les
communautés, pour partager les ressources utiles à toutes et tous. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les salarié·es rémunéré·es à la pièce ou à la journée, les contrôle
incessants et les arrestations arbitraires représentent un important
manque à gagner. Le climat de peur instauré par ces actions de l&#39;ICE
rend en outre plus difficile le travail d&#39;organisation collective du
syndicat et son action pour l&#39;amélioration des conditions de travail.
Cette guerre intérieure menée par Donald Trump fragilise des
travailleuses et travailleurs dont personne ne veut réellement le retour
dans leur pays d&#39;origine. Ils et elles sont en effet indispensables à
l&#39;agriculture californienne. Ce paradoxe permet de réfléchir à
l&#39;inconsistance des politiques migratoires qui marquent le demi-siècle
écoulé. Ce sera l&#39;objet de notre prochaine chronique.&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
	<entry>
		<title>Extrême-droite et rente foncière</title>
		<link href="https://slnd.net/18/"/>
		<id>https://slnd.net/18/</id>
		<updated>2025-05-11T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2025/11/05/extreme-droite-et-rente-fonciere/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;«Qui a porté Hitler au pouvoir?» demande l’historien Johann Chapoutot en sous-titre de son dernier livre, &lt;em&gt;Les Irresponsables&lt;/em&gt;. Reprenant en partie les analyses contemporaines de la montée du fascisme proposées par Daniel Guérin (Fascisme et grand capital), Chapoutot souligne que l’arrivée du nazisme au pouvoir «procéda d’un choix, d’un calcul et d’un pari» imputables aux «élites économiques et patrimoniales». Pour l’historien, les mêmes élites reconduisent aujourd’hui le même choix, le même calcul et le même pari. Au-delà des éléments de similitudes entre les années 1930 et la période actuelle, il vaut la peine d’examiner les différences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Genève, la montée du fascisme dans la politique institutionnelle a lieu par la création, en 1923, de l’Union de défense économique (UDE), scission radicalisée du Parti démocratique (futur Parti libéral). Anti-étatiste, raciste et autoritaire, l’UDE est portée par une fraction de la bourgeoisie industrielle. Martin Naef, à l’origine de l’entreprise d’arômes qui deviendra Firmenich, ou Edmond Turrettini, directeur de la Société genevoise d’instruments de physique, sont parmi les fondateurs du parti. En 1932, l’UDE fusionne avec le groupuscule fasciste Ordre politique national pour constituer l’Union nationale, parti politique qui s’est «le plus rapproché du modèle fasciste», selon l’historien Mauro Cerutti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fascisme apparaît ici comme l’expression politique d’une bourgeoisie industrielle dont les intérêts sont souvent antagonistes à ceux de la bourgeoisie foncière. La première maximise son profit avec des prix agricoles bas qui maintiennent des salaires bas et avec des terrains bon marché pour installer ses usines. La seconde recherche des prix agricoles hauts et une valeur élevée du sol pour obtenir une rente maximale. Dans les années 1930, en dehors du viticulteur David Revaclier, on ne trouve pas de gros agriculteurs dans l’UDE. Propriétaires fonciers et gros exploitants restent agrégés aux partis bourgeois traditionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est une différence importante avec la situation actuelle. En effet, la fraction de la bourgeoisie tentée par l’autoritarisme semble aujourd’hui beaucoup plus liée à la rente foncière. Avant de diversifier ses investissements, Donald Trump hérite d’un empire immobilier. Selon Forbes, la moitié de la fortune de Trump, en 2019, provenait encore de ses possessions immobilières à New York. Pour les sociologues Marlène Benquet et Théo Bourgeron, les fonds d’investissements immobiliers font partie des acteurs de la «deuxième financiarisation» dont ils montrent qu’ils ont soutenu économiquement l’extrême droite lors de la campagne du Brexit. L’anthropologue Nisrin Elamin, quant à elle, relève que la tragique contre-révolution au Soudan est financée par les monarchies du Golfe pour s’assurer &lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2024/05/16/accaparement-de-terres-au-soudan/&quot;&gt;l’accaparement des terres fertiles soudanaises&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans notre pays, la trajectoire de l’Union démocratique du centre (UDC) peut aussi s’interpréter à l’aune de la fascisation de la rente foncière. Parti déclinant de la paysannerie en déclin, l’UDC doit son salut à un industriel, Christoph Blocher. Mais ce n’est pas sous les traits de l’industriel que Blocher se présente. Il active au contraire ses origines rurales et sa formation agricole ainsi que toute la mythologie agrariste alpine. Rapidement, il constitue en force électorale une fraction embourgeoisée du monde rural qui a profité de l’explosion des prix du terrain agricole entre 1950 et 1990. Le personnel politique de l’UDC est aujourd’hui massivement recruté parmi cette bourgeoisie rurale dont l’intérêt réside essentiellement dans la défense de sa fortune foncière et de la rente associée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, ce n’est pas un hasard si les deux conseillers fédéraux représentant l’UDC sont issus de la profession agricole. Ce n’est pas un hasard non plus si l’UDC est passée à deux doigts d’entrer à l’exécutif cantonal genevois avec un viticulteur biologique. Pour l’heure, le parti agrarien aurait tort de renoncer aux institutions démocratiques au sein desquelles il triomphe. Mais la rente foncière est menacée par les contradictions du modèle agricole helvétique: surcapitalisation des exploitations, difficultés à assurer leur reprise, crise du modèle de l’exploitant individuel. Plus la menace s’accroîtra, plus s’accroîtra aussi la tentation de l’autoritarisme.&lt;/p&gt;
</content>
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	<entry>
		<title>Vers une caisse alimentaire</title>
		<link href="https://slnd.net/014/"/>
		<id>https://slnd.net/014/</id>
		<updated>2025-05-01T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2025/04/30/vers-une-caisse-alimentaire/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de la Journée internationale des luttes paysannes, le 17 avril
dernier, plusieurs organisations ont présenté au public le projet
qu&#39;elles portent de Caisse genevoise de l&#39;alimentation. J&#39;ai déjà évoqué
ici l&#39;idée de sécurité sociale de l&#39;alimentation développée en France
autour du Réseau salariat et de la Confédération paysanne (&lt;em&gt;Le
Courrier&lt;/em&gt;, 2 décembre 2020 et 24 février 2022) et dont s&#39;inspire la
Caisse genevoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le sillage des travaux de l&#39;économiste Bernard Friot, il s&#39;agit de
considérer les institutions de la sécurité sociale française comme des
outils susceptibles de regagner du terrain contre le marché. Ce qui
fonctionne pour la santé pourrait être étendu à d&#39;autres besoins
élémentaire, en l&#39;occurrence l&#39;alimentation. Concrètement, les
citoyennes et citoyens recevraient un montant pour leurs dépenses
alimentaires financé par des cotisations semblables aux cotisations pour
les retraites. Les dépenses ne peuvent se faire qu&#39;auprès de structures
productrices sélectionnées par les caisses locales selon un processus
appelé le conventionnement. Trois idées fortes au cœur de ce système.
D&#39;abord, il a une vocation universelle : ce n&#39;est pas de l&#39;aide
alimentaire pour qui en a besoin, mais une autre manière de concevoir
l&#39;approvisionnement de toutes et tous. Ensuite, la sélection des
structures productrices est démocratique et pas bureaucratique : les
choix sont faits par les membres des caisses selon des modalités
réfléchies collectivement. Enfin, on se passe de l&#39;État, car les
cotisations (taux, assiettes, prélèvements) sont gérées directement par
les caisses locales ou nationale administrées par les cotisantes et
cotisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Caisse genevoise présentée le 17 avril dernier s&#39;inspire donc de ces
élaborations. La volonté des porteurs genevois du projet (Mouvement pour
une Agriculture Paysanne et Citoyenne, Filière Alimentaire des Vergers,
FIAN Suisse, APRES-GE, Uniterre et Équilibre) est d&#39;expérimenter
rapidement le système à petite échelle. En mars 2024, deux comités ont
été créés aux Pâquis et à Meyrin pour s&#39;informer, partager des
expériences existantes, se questionner. Depuis le début de l&#39;année, un
projet pilote a démarré avec la définition des critères de
conventionnement et les choix de fonctionnement des caisses (montant des
cotisations, gouvernance).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la Migros fête son siècle d&#39;existence dans une débauche
d&#39;autoritarisme managérial et de publicités douteuses, l&#39;initiative de
la Caisse genevoise de l&#39;alimentation rappelle que sortir
l&#39;approvisionnement alimentaire du marché a longtemps été une
préoccupation majeure des mouvements sociaux. À Genève, la première
Boulangerie mutuelle voit le jour en 1837 et constitue une des premières
formes de coopérative de consommation en Suisse. En 1851, les milieux
socialistes fondent la Coopérative de consommation de Zurich qui donnera
l&#39;Union suisse des coopératives de consommation (1890). À la fin du
XIX^e^, le mouvement coopératif est considéré comme un des trois piliers
du mouvement ouvrier avec le parti et le syndicat. Il préfigure un futur
débarrassé du capitalisme et cherche à émanciper les travailleurs et
travailleuses de la charité des organisations philanthropiques qui
foisonnent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La société fondée en 1925 par Gottlieb Duttweiler ne s&#39;inscrit pas dans
cette histoire ouvrière de la coopération. Migros ne devient une
coopérative qu&#39;en 1941 et, surtout, elle est l&#39;œuvre d&#39;un homme plutôt
que d&#39;un mouvement. Elle reflète néanmoins des positions politiques très
présentes dans l&#39;entre-deux-guerres qui privilégient la collaboration de
classe plutôt que le conflit comme le résume l&#39;oxymore mobilisé par
Duttweiler de capitalisme social. Quant à l&#39;Union suisse des
coopératives de consommation, ses origines socialistes s&#39;estompent à
mesure qu&#39;elle grandit pour disparaître absolument dans les années 1960
lorsqu&#39;elle prend sa raison sociale actuelle : Coop.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dérives du coopératisme à la mode Duttweiler et la peu glorieuse
intégration complète de la Coop au capitalisme montrent que soustraire
l&#39;alimentation au marché est une lutte permanente. La Caisse genevoise
de l&#39;alimentation vient heureusement expérimenter une voie qui présente
la qualité majeure de pouvoir être envisagée à grande échelle dans une
période où les alternatives agricoles s&#39;envisagent surtout en termes de
niches ou de segments de marchés. Souhaitons-lui longue vie !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut contacter la caisse genevoise en visitant son site web :
https://calim-ge.ch/&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
	<entry>
		<title>Changer la Migros ?</title>
		<link href="https://slnd.net/013/"/>
		<id>https://slnd.net/013/</id>
		<updated>2025-03-20T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2025/03/19/changer-la-migros/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Un terrain merveilleux pour expérimenter la démocratie économique. »
Difficile aujourd&#39;hui de croire que cette formule optimiste ait pu
désigner le géant orange tant son fonctionnement semble éloigné de
l&#39;idéal démocratique des coopératives. C&#39;est pourtant ainsi que la
conseillère nationale Yvette Jaggi voyait la Migros en mars 1980.
Interrogée par le journaliste Jean Steinauer pour l&#39;hebdomadaire &lt;em&gt;Tout
va bien&lt;/em&gt;, la politicienne socialiste vaudoise s&#39;exprimait en tant que
représentante romande du mouvement M-Renouveau. Celui-ci venait de se
constituer formellement en association et démarrait l&#39;édition d&#39;un
bulletin d&#39;information mensuel. Son but ? Démocratiser la Migros en
profitant du cadre légal auquel sont soumis les coopératives et qui
donne un pouvoir important sur la direction de l&#39;entreprise aux
coopératrices et coopérateurs. Pour M-Renouveau, les orientations prises
par le groupe Migros depuis les années 1950 étaient en contradiction
avec les principes sociaux du fondateur Gottlieb Duttweiler, mais
également avec les aspirations nouvelles d&#39;une partie de la clientèle à
une alimentation saine et un commerce équitable. C&#39;est en ce sens que
M-Renouveau entendait infléchir la direction du groupe coopératif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin des années 1970 marque en effet l&#39;apogée de la modernisation
imposée au groupe par Pierre Arnold alors président-directeur général de
la Fédération des coopératives Migros (FCM). Arnold (1921-2007),
ingénieur agronome et fonctionnaire dans diverses organisations
professionnelles agricoles, devient directeur de la FCM en 1958. Il
développe rapidement des projets de modernisation du groupe en
particulier autour de l&#39;approvisionnement. Pour cet agronome vaudois, la
Migros a un rôle central à jouer dans la modernisation de l&#39;agriculture
qui seule peut garantir un accès à bas prix au standard moderne de
l&#39;alimentation, c&#39;est-à-dire principalement à l&#39;augmentation de la
consommation de viande. Avec cet objectif, il développe une filière
d&#39;élevage intégré de volaille (Optigal) : dans ce système, les éleveuses
et éleveurs voient leur marge de manœuvre réduite. Migros leur impose la
génétique des bêtes qu&#39;elle développe, leur alimentation et les
conditions de vente. Ils et elles deviennent des salariés du groupe sans
toutefois bénéficier du statut d&#39;employé·e. Arnold tentera également
d&#39;organiser la production de porc sur le même modèle (&lt;em&gt;lire nos carnets
d&#39;octobre et décembre 2021&lt;/em&gt;) et établira solidement les activités de
transformation agro-alimentaire de la coopérative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette orientation productiviste du groupe incarnée par l&#39;agronome
vaudois est contestée à l&#39;intérieur de la coopérative. Un premier éclat
intervient en 1978 avec le licenciement du rédacteur en chef de &lt;em&gt;Die
Tat&lt;/em&gt;, le quotidien fondé en 1935 par Gottlieb Duttweiler, à la suite
d&#39;un conflit permanent avec la direction de la Fédération des
coopératives Migros. Le licenciement entraîne plusieurs jours de grève
et, finalement, le renvoi de l&#39;ensemble de la rédaction et la
liquidation du titre. Simultanément, le directeur de l&#39;Institut Gottlieb
Duttweiler et ancien collaborateur personne du fondateur du groupe, Hans
A. Pestalozzi (1929-2004), émet des critiques virulentes sur la
direction de la FCM. Il est renvoyé de son poste à l&#39;Institut en
septembre 1979 et c&#39;est suite à son licenciement qu&#39;il fonde le
mouvement M-Renouveau (M-Frühling, en allemand).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier objectif que se donne le mouvement est d&#39;obtenir des sièges
au conseil d&#39;administration de la Fédération des coopératives Migros.
L&#39;année 1980 est donc consacrée à une campagne électorale. Hans
Pestalozzi publie un manifeste intitulé &lt;em&gt;M-Frühling : vom Migrosaurier
zum menschlichen Mass&lt;/em&gt; (M-Renouveau : passer du Migrosaure à une taille
humaine). Yvette Jaggi affronte Pierre Arnold lors d&#39;un débat
contradictoire à la télévision le 13 avril.&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
	<entry>
		<title>Faire sa fête à la Migros</title>
		<link href="https://slnd.net/011/"/>
		<id>https://slnd.net/011/</id>
		<updated>2025-01-23T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2025/01/23/faire-sa-fete-a-la-migros/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premier employeur privé de Suisse avec 99’000 salarié·es. Premier distributeur avec 22% des parts du marché. Une progression du chiffre d’affaires de 10% pour le commerce en ligne. Tel est le portrait glorieux de Migros à l’aube de son centenaire, dont les célébrations ont commencé en ce début d’année à coup d’évocations du patriarche fondateur Gottlieb Düttweiler et de tournée du camion épicerie vintage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de son siècle d’existence, la holding coopérative a cependant tenu un rôle majeur dans la définition des rapports production-consommation en Suisse. A sa fondation en 1925, Migros apparaît comme une aubaine pour la bourgeoisie industrielle qui a besoin d’une main-d’œuvre à bas prix nourrie à bon marché. Dans l’après-guerre, Migros consolide son empire en prenant le contrôle de filières agroalimentaires complètes. Le projet Optiporc, auquel plusieurs de ces chroniques avaient été consacrées[^1], n’est qu’un exemple parmi d’autres des réalisations de Pierre Arnold qui règne sur la Fédération des coopératives Migros (FCM) de 1958 à 1984. A la tête de Migros, Arnold appuiera puissamment la modernisation de l’agriculture suisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette influence centrale de la coopérative sur l’agriculture, justifie de faire sa fête à la Migros dans ces Carnets paysans. On lira donc ces prochains mois une série de chroniques qui jetteront un peu de lumière sur ce monde bien opaque. Et les enjeux ne sont pas qu’historiques. L’étude récente de l’économiste Dominique Barjolle sur les marges dans les filières agro-alimentaires montre à quel point des questions simples de partage de la valeur qui relèvent, dans d’autres pays, de la statistique publique restent, ici, une bouteille à encre. La récente appropriation par la droite parlementaire du thème des marges de la grande distribution2 permettra sans doute d’arriver à une forme de régulation, mais cela restera un bien modeste éclairage sur l’empire coopératif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spécifiquement en lien avec les questions agricoles, on peut mentionner quelques questions lancinantes qui demeurent. Quelle quantité d’argent public perçoit le «capital à but social» dans le cadre de la prime à la transformation destinée aux productrices et producteurs de lait, mais récoltée par les transformateurs, parmi lesquels ELSA, une filiale à 100% de Migros? Comment Migros contrôle-t-elle les pratiques antisociales de ses fournisseurs comme l’exportateur de légumes Eurosol basé à Almeria en Espagne et que la Fédération romande des consommateurs avait épinglé au printemps 2022?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, Migros puise ses managers dans un vivier de cadres de l’agroalimentaire et du commerce de détail qui ne sont pas particulièrement habités par les valeurs du capital à but social. L’exemple de Dieter Berninghaus l’a récemment montré. Dès 2008, Berninghaus, qui appartenait au top management de Denner, siège à la direction générale de la FCM et restructure le département commerce en intensifiant l’engagement de Migros dans la vente en ligne. Huit ans plus tard, il quitte Migros et devient conseiller de René Benko, un magnat autrichien de l’immobilier et du commerce. L’an dernier, alors que Signa, l’entreprise de Benko, est en faillite dans le contexte d’un scandale politico-financier qui ébranle l’Autriche, la presse helvétique révèle que Berninghaus a été, en 2020, l’artisan de la cession de Globus par Migros au même René Benko. La Neue Zürcher Zeitung (26 octobre 2024) craint un conflit d’intérêt, mais une enquête interne de Migros conclut que Berninghaus est blanc comme neige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S’il est une chose intangible depuis 1925, c’est le rejet de toute critique contre Migros. Au début des années 1980, le mouvement de coopératrices et coopérateurs M-Renouveau a été accusé d’être manipulé par la concurrence. Ses demandes étaient pourtant simples: un renouveau démocratique dans les instances de la Fédération des coopératives Migros. C’est tout le contraire qui s’est produit: la restructuration annoncée à la veille du centenaire concentre le pouvoir dans des sociétés anonymes filiales de la FCM, augmentant la liberté d’action du management. La série de chroniques qui s’ouvre avec celle-ci voudrait contribuer à jeter un peu de lumière dans la nuit orangeâtre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^1]: &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt; des 6 octobre, 4 novembre, 2 et 30 décembre 2021, à retrouver dans le dossier de la chronique «Carnets paysans» ci-dessous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^2]: Voir l’opinion de Nicolas Kolly dans &lt;em&gt;Le Temps&lt;/em&gt; du 6 novembre 2024.&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
	<entry>
		<title>Une grève sauvage et victorieuse</title>
		<link href="https://slnd.net/010/"/>
		<id>https://slnd.net/010/</id>
		<updated>2024-09-05T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2024/08/29/une-greve-sauvage-et-victorieuse/&quot;&gt;Quatrième et dernier article&lt;/a&gt; d&#39;une série de quatre publiés dans le quotidien&lt;/em&gt; Le Courrier &lt;em&gt;à l&#39;occasion de la sortie de&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;&quot;&gt;L&#39;adieu au plomb&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face à une restructuration du secteur des arts graphiques qui
s&#39;accélère, les travailleuses et travailleurs des arts graphiques
renouent avec la pratique de la grève. Un conflit exceptionnel est celui
de 1977 à Genève : préparé soigneusement, la grève cantonale débouche
sur des résultats nationaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Frédéric Deshusses&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;La Tribune de Genève s&#39;installe en offset, donc achète tout un
matériel neuf et coûteux. Studer, Courrier, Tribune, Journal de Genève
achètent la photocomposition, ce qui représente des investissements
colossaux. Burggraf-Photolito a un nouveau scanner. La réalité c&#39;est que
le patronat a assez de fric, mais qu&#39;il veut investir de plus en plus
dans les machines dans le but de se passer d&#39;un certain nombre de
travailleurs.&lt;/em&gt; » Cet extrait de tract genevois de 1974 illustre
l&#39;accélération de la restructuration du secteur des arts graphiques. Les
machines sont désormais vues comme comme une concurrence pour les
travailleuses et les travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En réponse à l&#39;accélération de la restructuration, une série de grèves
et d&#39;occupations démarre en 1975. Pratiquement aucune grève n&#39;avait été
observée depuis celle de 1948 (&lt;em&gt;lire notre édition du 8 août&lt;/em&gt;). Après
trente ans sans conflit ouvert, on compte au total sept grèves entre
1975 et 1980, dont quatre donnent lieu à des occupations. Les premiers
conflits de la série ont lieu à Genève avec l&#39;arrêt de travail à
l&#39;imprimerie Nagel (1975) et l&#39;occupation de l&#39;imprimerie du Courrier
(1976).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, ces conflits sont des actions spontanées en réaction à des
licenciements ou des fermetures d&#39;entreprises. Le courant oppositionnel
qui s&#39;est développé au sein de la Fédération suisse des typographes
(FST) depuis 1964 (&lt;em&gt;lire notre édition du 22 août&lt;/em&gt;) se donne pour
objectif de parvenir à une grève de branche, préparée et massive. C&#39;est
ce que réussira la section genevoise de la Fédération en 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après une période sans contrat collectif de travail (CCT) entre mai et
décembre 1974, un nouveau CCT est soumis à votation générale au sein de
la Fédération suisse des typographes (FST) et accepté à une courte
majorité en mai 1975. Il entre en vigueur pour une durée de deux ans,
contre quatre habituellement. Les rapports syndicat-patronat sont alors
à tel point dégradés que, durant les négociations, une majorité des
syndiqué·es demande que la FST prévoie des mesures de luttes, notamment
en mettant en place un fonds spécial pour soutenir des grèves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Début 1976, le comité de section genevois, désormais aux mains du
courant oppositionnel, démarre un cycle « d&#39;assemblées d&#39;entreprises et
de quartier ». Les assemblées de quartier sont destinées aux petites
imprimeries, encore nombreuses, dans lesquelles une assemblée
d&#39;entreprises n&#39;aurait pas de sens. L&#39;objectif de ces réunions est de
tester la possibilité d&#39;une action directe au niveau cantonal et de
réunir des informations de terrain sur l&#39;avancée de la restructuration
en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En octobre 1976, sur la base des débats en assemblée, un préavis de
grève est voté par la section genevoise et envoyé à la section locale de
l&#39;organisation patronale. Il est reproduit dans &lt;em&gt;Le Gutenberg&lt;/em&gt;,
l&#39;hebdomadaire francophone de la Fédération, du 20 janvier 1977 et
comporte les trois revendications suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;1. Diminution rapide des horaires de travail de trois heures sans
diminution de salaire. 2. Intégration du contrat des auxiliaires dans
celui des professionnels. 3. Plein treizième mois de salaire.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le texte du préavis indique explicitement que celui-ci est conçu pour
faire pression pendant les négociations contractuelles :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas où l&#39;essentiel de nos revendications [...] seraient
satisfaites au travers du contrat, nous trouverions alors [...]
rapidement des arrangements pour solutionner les problèmes locaux,
essentiellement la question du treizième salaire. Dans le cas
contraire [...] nous serions alors contraints d&#39;user de moyens de
lutte plus extrêmes pour obtenir une solution qui nous convienne.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L&#39;échéance du préavis est fixée au 30 mars 1977. Le 27 janvier, la
section de Lausanne, réunie en assemblée générale extraordinaire vote
une résolution soutenant les revendications genevoises. Elle est
adressée au Comité central de la Fédération et exhorte celui-ci à
préparer activement des mesures de lutte.[^1] Le 19 mars, dans le cadre
d&#39;un cours de militants des sections romandes, une résolution dans le
même sens est votée à l&#39;adresse du Comité central.[^2]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 29 mars, au cours d&#39;une assemblée générale réunissant 350 membres, la
section genevoise constitue un comité de grève qui décide de passer à
l&#39;action, sans toutefois communiquer encore de date. Le Comité de grève
est composé de 45 membres élus provenant des différentes entreprises du
canton auxquels s&#39;ajoute le comité de section.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ces résolutions, les sections romandes augmentent la pression sur le
Comité central. Parallèlement, la SSMI pose des conditions toujours
moins acceptables par la FST au démarrage de nouvelles négociations
contractuelles. Face à l&#39;intransigeance patronale, fin mars, le Comité
central organise un vote général sur les mesures de luttes. Le vote a
lieu le 4 avril et le résultat est massivement favorable, mais aucune
disposition concrète n&#39;est prise dans la foulée du vote : comme le CCT
est encore en période de validité, une grève serait illicite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Début avril, une section locale a donc décidé la grève et une écrasante
majorité des membres de la Fédération s&#39;est prononcée en faveur du
déclenchement de mesures de luttes. Le contrat collectif échoit le 30
avril 1977. Le comité de grève genevois estime que le Comité central ne
prendra pas les mesures de luttes approuvées en votation générale et
décide de passer à l&#39;action de son côté.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 18 avril, la grève est massivement suivie dans les imprimeries du
canton et les assemblées réunissent entre 700 et 800 participants
pendant les trois jours que dure le mouvement. L&#39;ensemble des syndicats
genevois se déclarent solidaires du mouvement et l&#39;Union des syndicats
du canton de Genève prend une résolution en soutien. La section
lausannoise, quant à elle, débraie en soutien pendant quelques heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette grève soigneusement préparée localement obtient des résultats
spectaculaires sur le plan national. La réduction de l&#39;horaire de
travail qui semblait impossible à mettre en place par la négociation est
obtenue au niveau national et inscrite dans le Contrat collectif. Les
typographes sont les premiers, dans toute l&#39;industrie suisse, à inscrire
les quarante heures dans leur CCT. La fusion des Contrats collectif des
qualifié·es et des auxiliaires est également acceptée par le patronat
suite à la grève. Seul le treizième salaire, revendication locale, ne
passe pas la rampe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette grève interrompt la série de défaites ouvrières enregistrées
pendant les négociations contractuelles des années 1950-1960. Elle se
distingue fortement de la pratique gréviste de la période 1969-1980. Si
l&#39;on observe à cette période une recrudescence des conflits du
travail,[^3] il s&#39;agit toujours de conflits limités à une entreprise
comme à Burger et Jacobi (Bienne, 1974)[^4] ou encore à Dubied
(Neuchâtel, 1976). L&#39;existence d&#39;un courant oppositionnel au sein du
syndicat des typographes, les interprétations politiques produites par
ce courant pendant près de dix ans avant la grève de 1977, le travail de
construction avec la base mené par la section genevoise donnent à ce
conflit son ampleur particulière et expliquent largement son succès.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^1]: &lt;em&gt;Le Gutenberg&lt;/em&gt;, 10 février 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^2]: &lt;em&gt;Le Gutenberg&lt;/em&gt;, 24 mars 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^3]: Deshusses Frédéric, &lt;em&gt;Grèves et contestations ouvrières en Suisse:
1969-1979&lt;/em&gt;, Genève-Lausanne, Archives contestataires et éd. d&#39;en
bas, 2013 (Présents du passé).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^4]: Le Nouveau Musée de Bienne consacre actuellement une belle
exposition à cette fabrique de pianos et au conflit qui y eut lieu
il y a cinquante ans.&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
	<entry>
		<title>Le Mai 68 précoce des typographes</title>
		<link href="https://slnd.net/009/"/>
		<id>https://slnd.net/009/</id>
		<updated>2024-09-04T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2024/08/22/le-mai-68-precoce-des-typographes/&quot;&gt;Troisième article&lt;/a&gt; d&#39;une série de quatre publiés dans le quotidien&lt;/em&gt; Le Courrier &lt;em&gt;à l&#39;occasion de la sortie de&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;&quot;&gt;L&#39;adieu au plomb&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des années 1960, les renouvellements des contrats collectifs
de travail des typographes sont de plus en plus difficiles. Les organes
centraux de la FST affrontent un mécontentement de la base dès le début
des années 1960. Ce mécontentement culmine entre 1964 et 1968 autour de
l&#39;interprétation du changement technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de ce renouvellement contractuel, le patronat souhaite obtenir
l&#39;introduction facilitée d&#39;horloges de contrôle. Les négociateurs de la
FST, estimant le point négligeable, acceptent cette revendication
patronale. En juin 1964, les syndiqués approuvent le résultat des
pourparlers, mais refusent la disposition sur les horloges de contrôle.
L&#39;association patronale (SSMI) ayant, de son côté, approuvé le CCT avec
la disposition sur les horloges, elle obtient d&#39;avoir recours à une
sentence arbitrale pour trancher. Celle-ci s&#39;avère entièrement
défavorable à la FST. Les horloges de contrôles sont donc introduites
selon les modalités souhaitées par le patronat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette issue est violemment ressentie par les syndiqués. D&#39;abord parce
qu&#39;elle apparaît comme un coup de force patronal, la Société suisse des
maîtres imprimeurs (SSMI) ayant fait pression pour obtenir un jugement
arbitral. Ensuite, parce qu&#39;elle est comprise comme résultant d&#39;une
attitude trop conciliante des instances centrales de la FST. Enfin,
parce que le dispositif des horloges de contrôle est vu comme une
dégradation inacceptable du travail des typographes qualifiés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quoi consistent ces horloges de contrôle ? Il ne s&#39;agit pas
d&#39;horloges de timbrage qui vérifient l&#39;horaire de présence des ouvrières
et des ouvriers sur leur lieu de travail. Les horloges de contrôle sont
des appareils disposés sur chaque machine et qui servent à mesurer
automatiquement la durée d&#39;exécution d&#39;une opération précise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l&#39;&lt;em&gt;Helvetische Typographia&lt;/em&gt;, l&#39;hebdomadaire alémanique de la
Fédération suisse des typographes, on peut ainsi lire sous la plume d&#39;un
correspondant qui signe ji : « &lt;em&gt;Nous refusons catégoriquement les
horloges de contrôle, non seulement pour des raisons de dignité humaine,
mais aussi dans l&#39;intérêt d&#39;un travail fructueux et d&#39;un climat de
travail sain. Nous sommes des êtres humains et non des animaux de
rente !&lt;/em&gt; »[^1] Un autre correspondant, qui signe pbx, écrit : « &lt;em&gt;Les
horloges de contrôle ne représentent un progrès que pour l&#39;entrepreneur
[...] Dans l&#39;organe de notre fédération, on publie chaque année des
articles sur l&#39;homme et l&#39;entreprise, sur l&#39;humanisation du travail,
et on recommande à l&#39;inverse aux collègues les bienfaits de ces
appareils de mesure du temps.&lt;/em&gt; »[^2]&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Un courant oppositionnel&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces deux citations montrent que le mécontentement porte sur deux
cibles : l&#39;intensification du travail voulue par le patronat d&#39;une part
et le syndicat d&#39;autre part qui, dans l&#39;esprit d&#39;une partie de ses
membres, se rend complice de cette intensification. La fronde est si
forte au sein du syndicat que, suite à cet épisode des horloges de
contrôles, la Fédération suisse des typographes doit entreprendre une
profonde réforme de ses structures pour les rendre plus représentative
de sa base. Dès lors, un courant oppositionnel structuré va se mettre en
place au sein de la Fédération.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce courant se renforce en 1968. En juillet de cette année, le typographe
zurichois Harro Werner publie dans l&#39;&lt;em&gt;Helvetische Typographia&lt;/em&gt; un
article intitulé « Die Aufgaben der Opposition » (Les devoirs de
l&#39;opposition), un titre qui affirme clairement l&#39;existence d&#39;une
« &lt;em&gt;opposition -- qui représente tout de même la moitié des membres de la
FST -- favorable à une augmentation de l&#39;activité syndicale et à une
réforme de la direction de la fédération.&lt;/em&gt; »[^3] Une année plus tard, en
Suisse romande, c&#39;est la circulation d&#39;un rapport interne du secrétariat
central sur les changements techniques qui entraîne la publication d&#39;un
texte oppositionnel dans &lt;em&gt;Le Gutenberg,&lt;/em&gt; l&#39;hebdomadaire francophone de
la Fédération.[^4]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les signataires de l&#39;article intitulé « Contre-analyse sur les
nouveautés techniques » sont quatre typographes genevois qui formulent
le contenu de leur désaccord avec les instances centrales du syndicat.
Ils s&#39;appuient sur leur interprétation du changement technique en cours
dans les arts graphiques pour attaquer la stratégie de la Fédération :
« &lt;em&gt;[Du rapport du secrétariat central], on retire la certitude que la
direction de la FST ne voit de possibilité d&#39;approcher ces questions
[techniques] qu&#39;à partir de notre soumission la plus complète à
l&#39;évolution de l&#39;organisation de la production dans notre profession.
Les concentrations, l&#39;évolution technique sont inéluctables. C&#39;est comme
le mauvais temps, on n&#39;y peut rien. Il ne reste plus qu&#39;à essayer de
limiter les dégâts. Cette façon de voir est fausse.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte a la particularité de ne pas être une analyse des procédés
techniques eux-mêmes. Car, estiment les quatre typographes, « &lt;em&gt;la
technique est bien un moyen pour le patronat d&#39;organiser la production
en nous imposant sa conception de la marche de la production.&lt;/em&gt; » Ou
encore : « &lt;em&gt;l&#39;évolution de la technique c&#39;est l&#39;évolution de
l&#39;organisation capitaliste du travail en vue des bénéfices.&lt;/em&gt; » Il n&#39;y a
donc pas lieu de s&#39;interroger sur le fonctionnement de tel ou tel
procédé d&#39;impression, mais de revendiquer un contrôle ouvrier sur la
production. Pour les quatre signataires de l&#39;article, « &lt;em&gt;les intérêts
des salariés [se défendent] de plus en plus dans le domaine de
l&#39;organisation du travail et les destinées et les choix de l&#39;entreprise
et de l&#39;économie en général.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette interprétation conduit les quatre auteurs à rompre avec le cadre
corporatiste traditionnel des instances centrales du syndicat. Il ne
s&#39;agit plus de réserver les machines aux syndiqués -- quitte à former
les membres aux nouvelles techniques comme on l&#39;a vu avec le
Télétypesetter (&lt;em&gt;lire notre édition du 15 août 2024&lt;/em&gt;) -- mais d&#39;affirmer
que le changement technique permet d&#39;assurer la direction du capital sur
le processus de travail et de contester les effets de cette direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des intérêts de cette séquence qui conduit du refus des horloges de
contrôle à la « Contre-analyse sur les nouveautés techniques » est
qu&#39;elle établit l&#39;existence d&#39;une opposition ouvrière avant le mouvement
étudiant de Mai 1968. Cet exemple permet de nuancer l&#39;idée que les
événements de mai auraient été un déclencheur de l&#39;insubordination
ouvrière. Dans certains secteurs, y compris dans la Suisse de la paix du
travail, le mécontentement ouvrier couvait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À Genève, un groupe oppositionnel se structure dès 1969, autour de la
« Contre-analyse sur les nouveautés techniques », et développe une
campagne impliquant la création d&#39;un « groupe de base de l&#39;imprimerie »
qui permet une mobilisation des travailleuses et travailleurs du secteur
sans égard aux divisions entre qualifiés, semi-qualifiés, auxiliaires et
entre métier (lithographes, typographes). Cette campagne de mobilisation
débouche sur une grève de branche en 1977 : c&#39;est ce que nous verrons
dans le prochain épisode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^1]: Ji, « Wir lehnen Kontrolluhren ab », &lt;em&gt;Helvetische Typographia&lt;/em&gt;, 4
juin 1964.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^2]: pxb, « Kritik muss sein », &lt;em&gt;Helvetische Typographia&lt;/em&gt;, 4 juin 1964.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^3]: Harro Werner, « Die Aufgaben der Opposition », &lt;em&gt;Helvetische
Typographia&lt;/em&gt;, 10 juillet 1968.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^4]: Bräm Hans, Barone Charly, Hess Bernard et al., « Contre-analyse
sur les nouveautés techniques », &lt;em&gt;Le Gutenberg&lt;/em&gt;, 18.12.1969.&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
	<entry>
		<title>Soumettre la machine au contrat collectif</title>
		<link href="https://slnd.net/007/"/>
		<id>https://slnd.net/007/</id>
		<updated>2024-09-03T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2024/08/14/lier-la-machine-au-contrat-collectif/&quot;&gt;Premier article&lt;/a&gt; d&#39;une série de quatre publiés dans le quotidien&lt;/em&gt; Le Courrier &lt;em&gt;à l&#39;occasion de la sortie de&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;&quot;&gt;L&#39;adieu au plomb&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le récit classique du changement technique dans les arts graphiques
propose une chronologie courte qui débute avec la généralisation de la
photocomposition dans les années 1970 et les pertes d&#39;emplois massives
qui commencent en 1973. Il vaut cependant la peine d&#39;élargir la
chronologie en observant l&#39;introduction d&#39;une nouvelle machine à
composer dans les années 1950 : le Télétypesetter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Le travail au clavier pendant huit heures par jour est très
astreignant. Les nerfs sont sollicités de manière excessive, ce qui
conduit à l&#39;insomnie. »[^1] C&#39;est ainsi que deux typographes de
l&#39;imprimerie Meyer à Rapperswil décrivent, en 1959, le travail sur un
nouveau système de composition dans un rapport transmis au Comité
central de la Fédération suisse des typographes. La machine qui
sollicite ainsi les nerfs de manière excessive est le clavier du
Télétypesetter (TTS), une installation qui se développe en Suisse dès le
début des années 1950.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Télétypsetter consiste en un clavier produisant des impulsions
électriques qui entraînent la perforation d&#39;une bande cartonnée. Les
bandes perforées sont ensuite passées dans des fondeuses qui produisent
les lignes blocs qui constituent les pages. Un dispositif semblable
existe sur les machines Monotypes existantes depuis le XIX^e^ siècle,
mais la liaison clavier-perforateur est mécanique de sorte que les
bandes perforées doivent être amenées physiquement jusqu&#39;à la fondeuse.
Le TTS produit des impulsions électriques qui peuvent être transmises
par câble jusqu&#39;aux perforatrices et aux fondeuses. Un clavier situé,
par exemple dans une agence de presse, peut donc alimenter plusieurs
imprimeries situées dans plusieurs villes différentes.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;La sollicitation excessive des nerfs&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le texte et la mise en page (caractères, justification, espacement,
etc.) sont codés sur la bande perforée. La &lt;em&gt;sollicitation excessive des
nerfs&lt;/em&gt; rapportée par les deux typographes de Rapperswil est liée à
l&#39;accélération considérable de la production que permet le
Télétypesetter. Là où un compositeur à la machine sur Linotype produit
6 000 lettres à l&#39;heure, une fondeuse alimentée par trois claviers
pourrait produire, selon les fabricants, pas loin de 30 000 lettres par
heure. Autrement dit, chacun des trois clavistes peut saisir 10 000
lettres par heure pour alimenter la fondeuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Linotypes et Monotypes -- machines à composer introduites à la fin
du XIX^e^ siècle et perfectionnées depuis lors -- sont conçues avec un
clavier très particulier sur lequel les typographes frappent à deux
doigts. Le TTS utilise un clavier de machine à écrire et le système de
frappe est celui à dix doigts des dactylographes. Ce dernier changement
entraîne une accélération de la frappe et surtout la nécessité pour les
typographes d&#39;apprendre l&#39;usage d&#39;un nouveau clavier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#39;introduction du TTS est la grande préoccupation des années 1950 dans
le secteur de l&#39;imprimerie. Le 11 octobre 1954, Walter Brändli,
président de l&#39;Association suisse des compositeurs à la machine (ASCM),
adresse un courrier au Comité central de la Fédération suisse des
typographes au sujet du TTS :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il faut [...] tout mettre en œuvre pour que cette machine soit
soumise aux dispositions de notre contrat collectif de travail. Il
en résulte la conséquence impérative &lt;em&gt;que le perforateur ne peut
être utilisé que par des opérateurs de machines. Si des compositeurs
à la main sont placés sur ces machines, ils doivent suivre un
apprentissage et le terminer par un examen&lt;/em&gt; [...] [^2]&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le président de l&#39;Association suisse des compositeurs à la machine
propose ici l&#39;approche traditionnelle des changements techniques qui
avait prévalu au sein de la FST au moment du développement de la
composition mécanique à la fin du XIX^e^ siècle.[^3] Les machines
nouvelles doivent être réservées à l&#39;usage des ouvriers qualifiés. C&#39;est
ce que signifie la première phrase de la citation : soumettre « cette
machine aux dispositions de notre contrat collectif de travail », c&#39;est
faire entrer cette technique de composition dans le domaine des
activités contrôlées par l&#39;accord paritaire syndicat-patronat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les choses ne se déroulent pas du tout comme prévu.
L&#39;organisation patronale, la Société suisse des maîtres imprimeurs
(SSMI) refuse d&#39;intégrer le TTS au contrat collectif. Un accord séparé
est conclu en 1957, alors que le syndicat réclame des dispositions
depuis déjà cinq ans. Toutes les demandes ouvrières sont rejetées, mais,
dans l&#39;esprit des négociateurs de la FST, un mauvais accord vaut mieux
que pas d&#39;accord du tout.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Un risque que des femmes soit engagées&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Parmi les points disputés, la FST ne parvient pas à obtenir le monopole
de l&#39;usage de la machine pour ses membres. Le patronat fait valoir la
pénurie de main-d&#39;œuvre pour introduire une disposition permettant à des
travailleuses et des travailleurs non-titulaires du Certificat fédéral
de capacité d&#39;utiliser le clavier TTS. Cette disposition est
particulièrement mal reçue par le syndicat : une misogynie
traditionnelle règne en effet dans les rangs des organisations ouvrières
de typographes.[^4] En Suisse, les femmes restent interdites
d&#39;apprentissage jusqu&#39;en 1964. Dans le procès-verbal des négociations de
1957, on peut lire la déclaration suivante de la partie ouvrière : « &lt;em&gt;Il
y a donc un risque que des femmes soient également engagées. La FST
s&#39;oppose à cette solution. On reprochera peut-être à la FST d&#39;avoir un
comportement conservateur sur cette question. La FST doit assumer ce
reproche. Les ouvriers qui ont vécu la mauvaise période des années
trente craignent que les femmes soient également engagées dans les
autres secteurs et que les emplois des ouvriers qualifiés soient ainsi
menacés.&lt;/em&gt; »[^5]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas du TTS, le changement de disposition du clavier donne un
avantage aux travailleuses formées à la dactylographie qui produisent un
nombre de lettres à l&#39;heure beaucoup plus important que les typographes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de préserver le monopole de ses membres sur la machine, la
FST cherchera, tout au long des années 1960, à former des typographes au
clavier dactylo. Toujours dans le procès-verbal des négociations de
1957, le syndicat indique que : « &lt;em&gt;la partie ouvrière comprend qu&#39;il ne
faut pas arrêter le développement. La FST est déjà prête à aider à
mettre à disposition des entreprises la main-d&#39;œuvre nécessaire. [...]
La direction de la Fédération est disposée à organiser des cours de
frappe [...] si ces cours ne peuvent pas être organisés de manière
paritaire, la FST les organisera à son propre compte.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette déclaration est très significative de la position traditionnelle
des instances centrales de la FST. Le changement technique est un aspect
des rapports de travail sur laquelle le syndicat renonce à intervenir
(il ne faut pas arrêter le développement). L&#39;intervention syndicale se
limite à accompagner le changement et à protéger les intérêts des
membres et la hiérarchie des qualifications. Cette approche corporatiste
sera contestée au sein même du syndicat dès le milieu des années 1950.
C&#39;est ce que nous verrons dans les prochains épisodes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^1]: Bericht über die Teletypseteranlage in der Firma Meyer in
Rapperswil. Archives sociales suisses, AR 411.20.6.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^2]: Walter Brändli an Zentralkomitee des STB, 11 octobre 1954,
Archives sociales suisses, AR 411 20 6.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^3]: Vallotton François, « L&#39;introduction des « collègues de fer » ou
la mécanisation négociée des imprimeries helvétiques (1880-1914) »,
&lt;em&gt;Prométhée déchaînée: technologies, culture et société helvétique à
la Belle Époque, Les Annuelles 11&lt;/em&gt;, Lausanne, 2008, Antipodes,
pp. 121‑145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^4]: Jarrige François, « Le mauvais genre de la machine : les ouvriers
du livre et la composition mécanique (France, Angleterre
1840-1880) », &lt;em&gt;Revue d&#39;histoire moderne &amp;amp; contemporaine&lt;/em&gt; 54 (1),
2007, pp. 193‑221 ; Cockburn Cynthia, &lt;em&gt;Brothers: male dominance and
technological change&lt;/em&gt;, New ed, London, Pluto Press, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^5]: Protokoll der Verhandlungen, Archives sociales suisses, AR
411 20 6..&lt;/p&gt;
</content>
	</entry>
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		<title>1948 - une grève des typographes genevois</title>
		<link href="https://slnd.net/008/"/>
		<id>https://slnd.net/008/</id>
		<updated>2024-09-02T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2024/08/08/1948-une-greve-des-typos-genevois/&quot;&gt;Premier article&lt;/a&gt; d&#39;une série de quatre publiés dans le quotidien&lt;/em&gt; Le Courrier &lt;em&gt;à l&#39;occasion de la sortie de&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;&quot;&gt;L&#39;adieu au plomb&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l&#39;immédiat après-guerre, la Fédération suisse des typographes
(FST) se heurte à l&#39;intransigeance patronale et les salaires réels des
typos stagnent. Des tensions surgissent sur la stratégie syndicale à
adopter : maintenir à tout prix la convention collective et la paix du
travail ou prendre le risque de la grève ? En mars 1948, les typos
genevois entrent en grève contre l&#39;avis de leur syndicat.[^1]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Cette hausse [des prix] se fait particulièrement sentir à Genève
[...] nombreux sont les patrons qui paient les salaires minima. Avec
ces salaires, il devient de plus en plus difficile à un chef de famille
de tourner.&lt;/em&gt; » C&#39;est Eugène Bernet, typographe au &lt;em&gt;Journal de Genève&lt;/em&gt; et
président de la section genevoise du syndicat, qui s&#39;exprime ainsi le 5
mars 1948. Les négociations du contrat collectif des typographes n&#39;ont
pas permis d&#39;obtenir d&#39;augmentation de salaire, malgré une augmentation
constante du coût de la vie. Excédés par l&#39;intransigeance patronale, les
typos genevois refusent collectivement d&#39;effectuer des heures
supplémentaires dès l&#39;automne 1947 et menacent de cesser le travail si
une issue n&#39;est pas trouvée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les instances centrales de la Fédération rejettent cette
tactique et appellent à plusieurs reprises la section genevoise au
respect de la discipline syndicale et du contrat collectif encore en
vigueur. Début mars 1948, la conférence des présidents de sections
invite même le Comité central à prendre les sanctions suivantes au cas
où la grève aurait lieu : « &lt;em&gt;a) refuser tout secours&lt;/em&gt; [indemnité] &lt;em&gt;de
grève de la Caisse centrale ; b) exclure de la FST tout membre qui
suivra l&#39;ordre de grève [...] ; c) faire payer à la Section de Genève
l&#39;amende contractuelle qui sera certainement infligée par le Tribunal
arbitral.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;« Nous partîmes en cortège, drapeau en tête... »&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Malgré tout, le 9 mars 1948, la grève est décidée en assemblée générale
de section par 297 voix contre 69 et 7 bulletins blancs (sur environ 600
membres). L&#39;arrêt de travail est très largement suivi du 10 au 12 mars.
Aucun des quatre quotidiens genevois ne sort de presse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un hommage à Eugène Bernet, André Clément -- tout jeune typographe
à &lt;em&gt;La Suisse&lt;/em&gt; au moment de la grève -- raconte comment les choses se
sont passées le soir du 9 mars 1948 : « &lt;em&gt;La vieille Salle du Grütli,
pleine à craquer, vécut une assemblée mémorable qui décida la grève
immédiate. Peu de typos rentrèrent chez eux ce soir-là : dès l&#39;assemblée
terminée, nous partîmes en cortège, drapeau en tête, par le pont du
Mont-Blanc, pour grimper jusqu&#39;à la rue des Granges où se trouvait
l&#39;imprimerie du&lt;/em&gt; Courrier de Genève*, et applaudir la sortie de tous nos
camarades alertés par téléphone, sans aucune exception. Puis nous prîmes
la direction de la rue Bartholoni où se trouvait l&#39;imprimerie de* La
Suisse*. Nous attendîmes jusqu&#39;aux petites heures du jour la sortie de
quelques « collègues » qui n&#39;avaient pas suivi l&#39;ordre de grève et qui
furent accueillis avec des quolibets...* »[^2]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail reprend le 12 mars et des négociations s&#39;ouvrent.
L&#39;organisation patronale accepte une augmentation des salaires de trois
francs par semaine (contre cinq revendiqués) pour les ouvriers qualifiés
et de 2 francs pour les auxiliaires. L&#39;accord est accepté à une courte
majorité en assemblée générale (264 pour, 164 contre, 30 abstentions).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grève est donc victorieuse, mais cela ne change rien au fait qu&#39;elle
s&#39;est déroulée en violation de la convention collective. La section
genevoise de la FST est désormais menacée par des sanctions de deux
ordres : d&#39;une part, les sanctions du tribunal prévu par la convention
collective et, d&#39;autre part, celles du syndicat lui-même.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Le prix de la grève&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le Tribunal arbitral condamne la FST au paiement de 8000.- d&#39;amende
conventionnelle et 400.- de frais. Les indemnités versées pour les deux
jours et demi d&#39;arrêt de travail se montent à 24 345.- et 721.-
apparaissent encore dans les comptes de 1948 au titre de frais de grève.
Le coût total de la grève se monte donc à quelque 33 400.- Pour mesurer
ce que représente ce montant pour la section genevoise, on peut indiquer
quelques chiffres. La fortune de la section se monte à 57 105.- au
premier janvier 1948. Cette fortune doit être diminuée de 29 000.- pour
faire face au prix de la grève. Les recettes se montent en 1948 à
environ 44 000.- dont 15 000.- sont des cotisations reversées
automatiquement aux caisses chômage et maladie. Le prix de la grève
correspond ainsi à un peu plus d&#39;une année de recettes ordinaires de la
section. La sanction financière est donc très lourde. Le président
Eugène Bernet note toutefois dans son rapport annuel pour 1948 que
« &lt;em&gt;nous ne reculerons jamais devant une question d&#39;argent lorsqu&#39;il
s&#39;agit de sauver la dignité de l&#39;homme et spécialement celle de
l&#39;ouvrier.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Côté syndical, la menace d&#39;exclusion articulée par la conférence des
présidents de sections est abandonnée. En revanche, les instances
centrales refusent de payer un seul centime pour l&#39;amende ou les
indemnités de grève. L&#39;ensemble reste donc à la charge de la section.
L&#39;assemblée des délégués de la FST souhaite également réprouver
symboliquement l&#39;action genevoise. Elle vote une résolution ainsi
rédigée : « &lt;em&gt;Dans l&#39;intérêt d&#39;une amélioration progressive de la
situation des ouvriers de l&#39;imprimerie, l&#39;assemblée des délégués invite
le Comité central à poursuivre la politique contractuelle suivie
jusqu&#39;ici et à ne tolérer aucune action collective quelle qu&#39;elle soit
qui pourrait être entreprise par l&#39;une ou l&#39;autre des sections ou
associations professionnelles et dirigées contre l&#39;existence du nouveau
contrat collectif. Les violations du contrat collectif seront sévèrement
punies par l&#39;application des sanctions de la fédération, en complément
de l&#39;amende contractuelle.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nécessité éprouvée par l&#39;assemblée des délégués de voter ce texte
comme un point final au conflit genevois montre bien que la grève de
1948 est loin de se limiter à un conflit entre ouvriers et patrons. Elle
a également, peut-être surtout, une signification au sein du syndicat :
la stratégie de concordance doit désormais s&#39;imposer et les divisions
internes à ce sujet ne seront pas tolérées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^1]: Une première version de cet article est parue dans le journal de
la section Genève La Côte de Syndicom en décembre 2022 sur
proposition du vice-président de la section Antonio Fisco. Une
analyse détaillée de cette grève est parue dans la &lt;em&gt;Revue suisse
d&#39;histoire&lt;/em&gt; : Frédéric Deshusses, Mettre en œuvre la paix du
travail, autour d&#39;une grève des typographes genevois en 1948, &lt;em&gt;Revue
suisse d&#39;histoire&lt;/em&gt;, vol. 73, 2023 (2), pp. 146-162.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[^2]: André Clément, « Eugène Bernet nous a quitté », &lt;em&gt;Le Gutenberg&lt;/em&gt;, 15
mars 1981.&lt;/p&gt;
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		<title>Pour Adil et Camara</title>
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		<updated>2023-07-03T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2021/07/14/pour-adil-et-camara/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adil Belakhdim a été tué le 18 juin dernier par un poids lourd dont le chauffeur a foncé sur le piquet de grève établi devant la centrale logistique de Lidl à Biandrate (Italie, province de Novare). Il était coordinateur régional du syndicat SI Cobas qui fait l’objet d’une campagne de dénigrement extrêmement violente de la part du patronat de la branche logistique en raison de ses positions particulièrement combatives. Selon le récit des camarades d’Adil Belakhdim, des menaces sont proférées quotidiennement contre les travailleuses et travailleurs syndiqué·es par l’encadrement. Toutes les actions syndicales dans ce secteur font l’objet d’attaques physiques par des milices privées comme ce fût le cas, quelques jours avant l’assassinat d’Adil, sur la plateforme FedEx de Piacenza ou encore devant l’usine TexPrint, dans la région de Florence, le 16 juin dernier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mêmes faits s’étaient déjà produits, le 14 septembre 2016, sur une plateforme logistique de Piacenza où Abd Elsalam Ahmed Eldanf, membre de l’Union des syndicats de base (USB), avait été tué par un chauffeur de poids lourd ayant foncé sur le piquet de grève auquel il participait. Comme le soulignent les syndicats combatifs, ces tragédies ne sont pas des accidents ou les actes de francs-tireurs isolés. Les conditions de travail dans la logistique font l’objet d’une lutte presque permanente en Italie depuis près de dix ans, une lutte dans laquelle les confédérations syndicales hégémoniques (CISL, CGIL, UIL) laissent seules de petites structures comme SI Cobas et USB.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camara Fantamadi est mort d’épuisement et de soif le 24 juin dernier dans les environs de Brindisi (Pouilles). Ouvrier agricole, il participait à des travaux de récolte pour un salaire de 6 euros de l’heure sur lequel, bien souvent, divers frais (logement, transport, nourriture) sont encore déduits. Il s’est effondré sur son vélo en rentrant chez son frère après une journée de travail. Dans ce secteur également, les tentatives d’organisation syndicale des travailleuses et travailleurs se heurtent à un consortium patronat-crime organisé qui s’acharne à maintenir des conditions de travail esclavagistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un texte republié en hommage à Adil Belakhdim, Alberto Prunetti, auteur d’une magnifique trilogie ouvrière (&lt;em&gt;Amianto. Una storia operaia; 108 metri. The new working class hero et Nel girone dei bestemmiatori&lt;/em&gt;) écrit ceci: «On dit que la classe ouvrière n’existe plus et pourtant, trois ouvriers meurent chaque jour. Je les inscris dans un cercle. Parce que s’il n’y a plus d’ouvriers, c’est que les immeubles se construisent tout seuls. Que les paquets arrivent à la porte par magie. Que les téléphones portables sont assemblés par des curés avec l’aide du Saint-Esprit. Que la cigogne apporte la nourriture dans les supermarchés. Que l’essence est faite d’eau bénite.» C’est une situation profondément tragique que les vies ouvrières ne deviennent visibles au plus grand nombre que par leur fin violente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux morts en moins d’une semaine relient symboliquement les récoltes dans la fournaise des Pouilles ou de Sicile aux étals de tomates à vil prix de Lidl en passant par les plateformes logistiques de la chaîne de supermarchés. Elles soulignent que l’agro-industrie n’est pas un concept abstrait dont on pourrait se débarrasser au moyen de quelques mesures technocratiques (interdiction de ceci, promotion de cela). L’agro-industrie est avant tout le moyen de produire d’énormes profits et les bénéficiaires de ces profits sont prêts à tout pour les défendre. Lorsqu’il a quitté son poste de directeur général de Lidl en 2019, le manager danois Jesper Hojer (43 ans), aurait déclaré qu’il voulait «passer plus de temps avec sa famille». Une possibilité que son successeur n’aura laissée ni à Adil Belakhdim ni à Camara Fantamadi.&lt;/p&gt;
</content>
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		<title>Renouer avec une histoire de la conflictualité</title>
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		<updated>2023-07-03T00:00:00Z</updated>
		<content type="html">&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lecourrier.ch/2023/07/30/renouer-avec-une-histoire-des-conflits/&quot;&gt;Article paru dans le quotidien &lt;em&gt;Le Courrier&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Il n’est pas facile de faire une place aux conflits entre capital et travail dans l’approche patrimoniale du passé industriel. Celle-ci se focalise souvent sur l’innovation technique et les réalisations architecturales au détriment d’approches plus complètes. Plaidoyer pour une complémentarité des approches à l’occasion de cette série d’été.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un article de la revue Le mouvement social (1983), l’historien Gérard Noiriel affirme écrire une histoire de l’architecture industrielle de la sidérurgie lorraine contre les « discours sur le &amp;quot;patrimoine industriel&amp;quot; », l’expression figurant entre guillemets pour marquer la distance. Pour Noiriel, « l’espace industriel comme tous les autres produits de l’activité humaine, aussi matériels soient-ils, est un enjeu de rapports sociaux », une réalité dont le patrimoine industriel peinerait à rendre raison. L’approche patrimoniale du passé industriel est en effet marquée par son développement séparé de l’histoire du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les années 1950 en Grande-Bretagne, puis dans les années 1970 en France, la notion de patrimoine industriel se construit autour de listes de bâtiments qu’il s’agit de conserver, au même titre que les traces architecturales d’époques plus anciennes. L’architecture des industries a moins bonne presse que celle des habitations bourgeoises, car elle est associée aux nuisances et à la pauvreté. Cependant, plus l’emploi industriel recule, plus devient évidente la nécessité de préserver ces sitesde la destruction. De même, des machines, mises au rebut par les changements techniques, sont collectionnées et parfois maintenues en état de marche pour illustrer les anciennes pratiques (lire notre édition du 10 juillet 2023).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’historienne Ophélie Siméon note, dans un beau numéro de la revue L’homme et la société (2014), qu’« en insistant avant tout sur l’innovant, le spectaculaire et l’esthétique, par le biais de la muséification notamment, le patrimoine industriel ressort bien souvent d’une vision idéalisée de l’histoire ». Le risque existe de minimiser les aspects négatifs de l’industrie et les conflits dont elle est le cadre, mais également de présenter un récit linéaire du progrès technique et constructif. Dans ce récit, la désindustrialisation – qui est le moteur de la transformation des vestiges en patrimoine – apparaît souvent comme une rupture liée aux évolutions techniques, alors qu’elle correspond surtout à un changement d’orientation des intérêts des capitalistes. Il importe de rompre avec ce récit enchanté pour y réintroduire les voix critiques du progrès technique (lire ci-contre), les oppositions ouvrières à la division des travailleuses et des travailleurs pour les besoins du capital, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis les années 1980, l’approche patrimoniale s’ouvre aux apports de l’histoire du mouvement ouvrier. L’inverse est aussi vraie puisqu’on a ainsi pu lire dans Le Mouvement social (2002) sous la plume de l’historien Serge Chassagne que « la vertu de l’étude du patrimoine industriel est ainsi de nous apprendre à lire (et à enseigner) autrement l’histoire du travail. » En ce qui concerne la Suisse romande, la richesse des archives collectées ces quarante dernières années autour du mouvement ouvrier et l’attention croissante portée dans l’espace public au patrimoine industriel devraient permettre, en croisant les approches, de présenter au public une vision de plus en plus complète du travail sous le capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Harry Braverman et la dégradation du travail&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Véritable antidote au récit enchanté sur les innovations techniques qui caractérise parfois l’approche patrimoniale, l’ouvrage de Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste a presque 50 ans. Publié en anglais en 1974, il vient d’être réédité aux Éditions Sociales avec une préface du sociologue Juan Sebastián Carbonell à qui l’on doit Le futur du travail (Amsterdam, 2022).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte contient des pages éclairantes sur la « dégradation du travail au XXe siècle ». Ouvrier dans l’industrie automobile et militant trotskyste, Braverman procède à une analyse serrée, fondée sur la lecture de Marx, de ce que l’innovation technique fait aux travailleuses et aux travailleurs. Pour Braverman, « en plus de sa fonction technique d&#39;accroissement de la productivité des travailleurs [...], la machine a aussi dans le système capitaliste la fonction de dépouiller la majorité des travailleurs du contrôle de leur propre travail. » Une dépossession qui provoque des résistances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vision du travail industriel constitue une mise en garde contre le récit qui fait de la désindustrialisation une rupture. Elle est aussi la poursuite de la dépossession décrite par Braverman – le  travail continuant à être soumis aux besoins du capital – et s’inscrit paradoxalement dans le projet industriel lui-même. Abondamment discuté depuis sa parution, Travail et capitalisme monopoliste fait indéniablement partie des textes critiques qui permettent de complexifier l’approche historique de l’époque industrielle.&lt;/p&gt;
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