La grève générale politique (1/8)

septembre 12, 2020

La Grève générale politique

Robert Grimm, trad. James Guillaume publiée dans La Voix ouvrière, 1907

Chapitre premier: Préliminaires et Considérations générales.

Afin d’éviter tout malentendu, je tiens à préciser d’emblée qu’il ne s’agit pas ici de grève générale internationale syndicale, c’est-à-dire d’un mouvement de grève international au sein d’une profession ou de plusieurs professions connexes. Pour nous, syndicalistes modernes, le développement de nos luttes locales en luttes nationales et enfin internationales est aussi certain que le fait de l’entrepreneuriat international et du marché international.

Il ne faut pas non plus parler de la grève générale expropriatrice, telle que propagée par les anarchistes, que beaucoup d’entre eux considèrent comme le seul et unique moyen de renverser la société actuelle, « pour faire la révolution ».

Le terme « non-sens général » a été inventé à l’époque pour désigner ce type de grève générale, et dans la mesure où la grève générale expropriatrice doit avoir lieu sans autre préparation que l’incitation du peuple à la faire, le mot « non-sens » est certainement toujours d’actualité. Car il est tout simplement absurde de croire que la société bourgeoise, résultat de siècles de développement, un organisme à multiples ramifications et à multiples mailles, pourrait être éliminée du jour au lendemain, sans autre préparation que celle de la parole, d’un seul coup, par le biais d’une grève générale. Ce type de grève générale expropriatrice est hors de question pour nous.

Mais nous allons traiter ici de la grève politique de masse, c’est-à-dire de l’arrêt de travail dans certaines ou toutes les professions dans une localité, une région ou un pays avec pour objectif la résistance contre le gouvernement, contre l’autorité de l’État.

La question de la grève de masse politique n’a été mise en avant que ces dernières années.

Tant que le développement du mode de production capitaliste ne produisait pas d’effets secondaires si violents que seules de petites masses agissaient dans une lutte pour l’amélioration de l’existence de la classe ouvrière et que l’État n’intervenait pas directement dans ces luttes économiques, il n’y avait aucune raison pour que la classe ouvrière consciente de la classe cherche des moyens et des méthodes de lutte autres que les précédents.

Avec l’aggravation des antagonismes de classe, qui ont un effet rétroactif sur la position de l’État, celui-ci est amené à défendre impitoyablement les intérêts de la classe possédante en promulguant des interdictions de grève et d’autres lois d’exception, en limitant les droits du peuple et en engageant la police et l’armée contre les grévistes, bref, en prenant toutes les mesures qui entravent, souvent même paralysent, la capacité d’action des travailleurs organisés, on se demande si le prolétariat, s’il ne veut pas renoncer d’avance à sa capacité de lutter, n’aura pas à utiliser de nouveaux moyens et méthodes de lutte.

Ainsi, l’idée de la grève politique de masse, qui avait été propagée auparavant par les camarades Parvus et Rosa Luxemburg, qui avaient été actifs en Allemagne comme agitateurs jusqu’à l’année dernière, a été reprise, une idée qui avait été combattue avec acharnement dès le début de différents côtés et surtout de deux points de vue.

Certains d’entre eux ont déclaré qu’ils ne voulaient rien savoir d’une grève politique de masse, car ils étaient convaincus que le développement social se ferait dans un sens évolutif, c’est-à-dire que l’État en tant que tel pourrait être progressivement réformé de l’intérieur en fonction des changements économiques qui se seraient produits, et que la classe dirigeante serait en mesure de passer d’une situation purement pour des raisons d’opportunité, position après position au prolétariat, qui se développe de plus en plus puissamment. Du point de vue de ces personnes, la grève de masse politique est une "spéculation philosophique" qui, dans son exécution pratique, ne ferait que «servir la réaction».

L’autre direction ne rejette pas le principe de la grève de masse politique, mais elle ne veut pas la propagande, ni le débat, et comme justification de leur étrange point de vue est citée : Il n’est pas nécessaire de discuter de la grève politique de masse, car ni sa portée, ni le moment de son application, ni ses objectifs les plus proches ne peuvent être déterminés à l’avance ; si elle est nécessaire, elle se produira spontanément et sans préparation aux circonstances données, et au moment de son application, les considérations théoriques sont sans valeur.

=== Début de la traduction de Guillaume ===

(Suite). Nous pouvons nous dispenser, pour le moment, de répondre aux contradicteurs de la première catégorie, à ceux qui sont opposés en principe à la grève générale politique : les considérations qu’on trouvera plus loin (chapitres III et IV) sur le développement économique et le développement politique de la Suisse feront comprendre ce qu’il y a d’erroné dans leur manière de voir.

« Lorsqu’une arme est placée entre les mains des ouvriers, il faut qu’ils en connaissent au moins la nature, pour pouvoir la manier avec succès »

Mais nous devons dire quelques mots de l’opinion de la seconde catégorie de contradicteurs, dont l’argumentation, comme il va être montré, ne repose pas sur une base bien solide. S’il n’est pas vrai que les révolutions puissent être faites au gré du prolétariat, on ne saurait affirmer, néanmoins, que dans un avenir très prochain, peut-être déjà dans un ou deux ans, le prolétariat conscient ne sera pas contraint, par ses adversaires bourgeois, à faire une grève générale politique, c’est-à-dire dirigée contre l’État. Il suffit de rappeler les récentes grèves des métallurgistes à Albisrieden et des maçons à Zurich, et l’appel de troupes fait à cette occasion par le gouvernement zurichois, pour faire voir avec quelle rapidité, à l’heure actuelle, les situations changent de face. Or, si l’on reconnaît, en songeant aux événements qui se sont produits à Zurich, que peut-être déjà demain ou après-demain les moyens de lutte employés jusqu’ici ne seront plus suffisants, dans certains cas, pour une défense efficace des intérêts ouvriers, et si une grève générale apparaît comme une nécessité possible, pour contraindre un gouvernement brutalement réactionnaire à renoncer à l’emploi de certaines mesures, on devra reconnaître en même temps qu’on ne peut pas se contenter de garder simplement une attitude expectante, jusqu’au moment où la grève générale sera devenue un fait accompli, mais qu’au contraire c’est un devoir pour nous de l’étudier et de la discuter à l’avance.

C’est précisément parce qu’une grève générale politique ne peut être victorieuse que si elle est spontanée, si elle éclate sous le poids brusquement accru de l’oppression exercée par nos adversaires — c’est pour cela que la masse doit être rendue familière à l’avance avec cette méthode de lutte. Lorsqu’une arme est placée entre les mains des ouvriers, il faut qu’ils en connaissent au moins la nature, pour pouvoir la manier avec succès, et cela surtout lorsqu’il s’agit d’un moyen de lutte qui devra être employé à l’improviste, du jour au lendemain. Celui qui prévoit la possibilité de la grève générale politique ne peut pas, en bonne logique, refuser une discussion sur ce sujet.