La grève générale politique (2/8)

septembre 21, 2020

La Grève générale politique

Robert Grimm, trad. James Guillaume publiée dans La Voix ouvrière, 1907

Chapitre deuxième: de l’histoire de la grève générale politique

Les congrès socialistes internationaux se sont occupés à réitérées reprises de la question de la grève générale. Une fois en 1889, à Paris, lorsque le délégué marseillais Tressaud souleva la question de savoir si la manifestation du Premier Mai ne devrait pas être efficacement soutenue par une grève générale. Au congrès de Bruxelles (1891), le Hollandais Domela Nieuwenhuis proposa que les socialistes de tous les pays répondissent à une déclaration de guerre par un appel au peuple en vue d’une cessation générale du travail. Mais l’une et l’autre proposition furent rejetées. Au congrès de 1893, à Zurich, une commission spéciale élabora un projet de résolution sur la grève générale, projet qui ne put être mis en discussion faute de temps. À cette époque déjà, on ne rejetait pas purement et simplement toute idée de grève générale. On avait indiqué en termes clairs et précis quelle sorte de grève générale pouvait être utile au prolétariat. Voici ce que disait le projet de résolution de 1893 :

« Le congrès déclare que, dans les conditions sociales et politiques actuelles, ce n’est que la grève générale d’une ou de plusieurs industries déterminées qui pourrait être tentée avec succès. Il déclare en outre que des grèves générales, dans telles circonstances données, peuvent être une arme des plus efficaces non seulement dans la lutte économique, mais aussi dans la lutte politique. Cette arme toutefois suppose, pour son emploi efficace, une sérieuse organisation professionnelle et politique de la classe ouvrière. Le congrès recommande en conséquence aux partis socialistes de tous les pays de travailler de toute leur énergie à cette organisation, et passe à l’ordre du jour sur la question de la grève universelle (Weltstreik). » La question de la grève générale figura de nouveau à l’ordre du jour des congrès socialistes internationaux qui suivirent, à Londres en 1896, à Paris en 1900, et à Amsterdam en 1904. Comme précédemment, les congrès se prononcèrent négativement quant à la possibilité d’une grève générale dans le sens de la cessation complète de tout travail, mais ils admirent la possibilité d’une grève générale politique. Du reste, la question qui faisait dans les congrès l’objet de discussions théoriques avait déjà reçu précédemment plusieurs applications pratiques, mais avec des succès divers.

[suite]

En Angleterre, les ouvriers avaient fait dès 1839, à l’occasion du mouvement chartiste, une grève générale ayant un but politique. Ils voulurent, par une cessation générale du travail, qu’ils avaient appelée du nom de « mois sacré » (holly month)1, forcer le parlement à accorder le suffrage universel. Cette tentative, qui échoua, fut renouvelée en 1842, mais cette seconde grève ne réussit pas davantage à atteindre le but visé, la conquête de droits politiques. L’échec de ces deux mouvements a fourni aux adversaires de la grève générale politique une occasion de dénoncer comme une extravagance toute grève générale. Toutefois, la citoyenne Kollontaï et Ed. Bernstein ont fait voir que la cause de l’insuccès de ces tentatives doit être cherchée dans le manque de conscience de classe, ainsi que dans le mauvais état des affaires et dans le chômage qui en était la conséquence.

Les conditions que le socialisme déclare nécessaires à la réussite d’une grève politique faisaient défaut. Au printemps de 1893, les ouvriers belges, à Bruxelles et dans plusieurs autres grandes villes, firent une grève pour conquérir le suffrage universel. La grève spontanément déclarée des ouvriers mineurs et des ouvriers verriers en 1886 avait agi comme un stimulant sur le prolétariat de Belgique. Lorsque commença l’agitation en faveur du droit de suffrage, les ouvriers belges se familiarisèrent avec l’idée de la grève générale politique, qu’ils décidèrent de mettre à, exécution dans le cas où les moyens de lutte employés jusque-là se montreraient insuffisants. L’attitude réactionnaire du gouvernement força enfin les ouvriers à déclarer la grève, sous peine de renoncer complètement à cette conquête du suffrage qu’ils avaient en vue.

Le résultat de ce mouvement fut l’obtention non du suffrage universel égal pour tous, mais d’un suffrage dit multiple, constituant plusieurs catégories d’électeurs auxquelles étaient attribués des droits inégaux. La lutte reprise en 1902 en Belgique pour le droit de suffrage se termina d’une manière moins heureuse que la première fois. Les partis libéraux, qui, lors du premier mouvement, avaient sympathisé avec les ouvriers, refusèrent cette fois leur concours. Le poids de l’inégalité politique était moins lourdement ressenti par les ouvriers eux-mêmes qu’en 1893, à une époque où l’ouvrier était encore complètement privé de droits politiques. Naturellement, il en résulta que le mouvement n’eut pas le même degré d’intensité. Les ouvriers furent donc obligés de reprendre le travail sans avoir obtenu ce qu’ils réclamaient et leur retraite disciplinée donna simplement à ce mouvement le caractère d’une imposante démonstration prolétarienne.

En Hollande, les employés de chemin de fer cessaient le travail, en janvier 1903, en témoignage de sympathie à l’égard des ouvriers des docks qui s’étaient mis en grève. Ils se refusèrent à effectuer le transport des marchandises que les dockers non grévistes apportaient au chemin de fer. La grève se termina par une victoire complète des ouvriers. Mais ensuite, le gouvernement ayant, à la fin de février, présenté au parlement un projet de loi qui, pour garantir la sécurité des transports, menaçait les employés de chemin de fer de peines sévères sous l’inculpation de rupture de contrat, les ouvriers hollandais firent, du 5 au 10 avril, une grève générale, et cette fois ils succombèrent sous les forces supérieures du capital. Les causes de l’insuccès des ouvriers hollandais doivent être cherchées dans les conditions défectueuses de leur organisation. La lutte n’avait pas été précédée d’une préparation suffisante, elle manquait de direction, et, pendant les deux mois qui s’étaient écoulés depuis la grande grève des docks et des chemins de fer, les entrepreneurs et le gouvernement avaient eu le temps de prendre des mesures qui devaient faire échouer l’action mal concertée des ouvriers.

La grève générale italienne des 16-20 septembre 1904 n’a pas visé un but déterminé. C’était une protestation contre les massacres de grévistes qui avaient eu lieu en Sicile. Le ministre ayant promis qu’à, l’avenir la troupe ne ferait plus usage de ses armes dans les grèves, les ouvriers reprirent paisiblement le travail. La conséquence immédiate de cette grève fut la dissolution du parlement.

Aux élections qui suivirent, les socialistes perdirent un certain nombre de sièges, bien que le nombre des voix données aux candidats du parti eût doublé depuis les élections précédentes (316 000 au lieu de 164 943). Telles sont les grèves générales les plus importantes que nous offre le passé. En Russie, en ce moment, les grèves générales se succèdent, et la plupart d’entre elles ont un caractère politique très prononcé. Il n’a pas été entrepris jusqu’à présent d’enquête approfondie sur les grèves russes, mais une chose est certaine, c’est que la Russie n’aurait jamais eu une Douma — aujourd’hui dissoute, il est vrai — si les ouvriers russes n’avaient pas, au prix des plus grands sacrifices, fait des grèves si répétées et si énergiques.

Tournons-nous maintenant du côté de la Suisse, et examinons cette question : La classe ouvrière de la Suisse aura-t-elle jamais besoin, pour la conquête de ses droits, de l’emploi de la grève générale politique ?