Soumettre la machine au contrat collectif

Le récit classique du changement technique dans les arts graphiques propose une chronologie courte qui débute avec la généralisation de la photocomposition dans les années 1970 et les pertes d'emplois massives qui commencent en 1973. Il vaut cependant la peine d'élargir la chronologie en observant l'introduction d'une nouvelle machine à composer dans les années 1950 : le Télétypesetter.

Installation de composition Monotype ca. 1935 à Zurich (Berichthaus Tagblatt der Stadt Zurich). ETH Library Zurich, Image Archive / Ans_05142-002-AL-Screen
Installation de composition Monotype ca. 1935 à Zurich (Berichthaus Tagblatt der Stadt Zurich). ETH Library Zurich, Image Archive / Ans_05142-002-AL-Screen

Deuxième article d’une série de quatre publiés dans le quotidien Le Courrier à l’occasion de la sortie de L’adieu au plomb.

« Le travail au clavier pendant huit heures par jour est très astreignant. Les nerfs sont sollicités de manière excessive, ce qui conduit à l’insomnie. »[1] C’est ainsi que deux typographes de l’imprimerie Meyer à Rapperswil décrivent, en 1959, le travail sur un nouveau système de composition dans un rapport transmis au Comité central de la Fédération suisse des typographes. La machine qui sollicite ainsi les nerfs de manière excessive est le clavier du Télétypesetter (TTS), une installation qui se développe en Suisse dès le début des années 1950.

Le Télétypsetter consiste en un clavier produisant des impulsions
électriques qui entraînent la perforation d’une bande cartonnée. Les
bandes perforées sont ensuite passées dans des fondeuses qui produisent
les lignes blocs qui constituent les pages. Un dispositif semblable
existe sur les machines Monotypes existantes depuis le XIX^e^ siècle,
mais la liaison clavier-perforateur est mécanique de sorte que les
bandes perforées doivent être amenées physiquement jusqu’à la fondeuse.
Le TTS produit des impulsions électriques qui peuvent être transmises
par câble jusqu’aux perforatrices et aux fondeuses. Un clavier situé,
par exemple dans une agence de presse, peut donc alimenter plusieurs
imprimeries situées dans plusieurs villes différentes.

La sollicitation excessive des nerfs

Le texte et la mise en page (caractères, justification, espacement,
etc.) sont codés sur la bande perforée. La sollicitation excessive des
nerfs
rapportée par les deux typographes de Rapperswil est liée à
l’accélération considérable de la production que permet le
Télétypesetter. Là où un compositeur à la machine sur Linotype produit
6 000 lettres à l’heure, une fondeuse alimentée par trois claviers
pourrait produire, selon les fabricants, pas loin de 30 000 lettres par
heure. Autrement dit, chacun des trois clavistes peut saisir 10 000
lettres par heure pour alimenter la fondeuse.

Les Linotypes et Monotypes – machines à composer introduites à la fin
du XIX^e^ siècle et perfectionnées depuis lors – sont conçues avec un
clavier très particulier sur lequel les typographes frappent à deux
doigts. Le TTS utilise un clavier de machine à écrire et le système de
frappe est celui à dix doigts des dactylographes. Ce dernier changement
entraîne une accélération de la frappe et surtout la nécessité pour les
typographes d’apprendre l’usage d’un nouveau clavier.

L’introduction du TTS est la grande préoccupation des années 1950 dans
le secteur de l’imprimerie. Le 11 octobre 1954, Walter Brändli,
président de l’Association suisse des compositeurs à la machine (ASCM),
adresse un courrier au Comité central de la Fédération suisse des
typographes au sujet du TTS :

Il faut […] tout mettre en œuvre pour que cette machine soit
soumise aux dispositions de notre contrat collectif de travail. Il
en résulte la conséquence impérative que le perforateur ne peut
être utilisé que par des opérateurs de machines. Si des compositeurs
à la main sont placés sur ces machines, ils doivent suivre un
apprentissage et le terminer par un examen
[…] [2]

Le président de l’Association suisse des compositeurs à la machine
propose ici l’approche traditionnelle des changements techniques qui
avait prévalu au sein de la FST au moment du développement de la
composition mécanique à la fin du XIX^e^ siècle.[3] Les machines
nouvelles doivent être réservées à l’usage des ouvriers qualifiés. C’est
ce que signifie la première phrase de la citation : soumettre « cette
machine aux dispositions de notre contrat collectif de travail », c’est
faire entrer cette technique de composition dans le domaine des
activités contrôlées par l’accord paritaire syndicat-patronat.

Cependant, les choses ne se déroulent pas du tout comme prévu.
L’organisation patronale, la Société suisse des maîtres imprimeurs
(SSMI) refuse d’intégrer le TTS au contrat collectif. Un accord séparé
est conclu en 1957, alors que le syndicat réclame des dispositions
depuis déjà cinq ans. Toutes les demandes ouvrières sont rejetées, mais,
dans l’esprit des négociateurs de la FST, un mauvais accord vaut mieux
que pas d’accord du tout.

Un risque que des femmes soit engagées

Parmi les points disputés, la FST ne parvient pas à obtenir le monopole
de l’usage de la machine pour ses membres. Le patronat fait valoir la
pénurie de main-d’œuvre pour introduire une disposition permettant à des
travailleuses et des travailleurs non-titulaires du Certificat fédéral
de capacité d’utiliser le clavier TTS. Cette disposition est
particulièrement mal reçue par le syndicat : une misogynie
traditionnelle règne en effet dans les rangs des organisations ouvrières
de typographes.[4] En Suisse, les femmes restent interdites
d’apprentissage jusqu’en 1964. Dans le procès-verbal des négociations de
1957, on peut lire la déclaration suivante de la partie ouvrière : « Il
y a donc un risque que des femmes soient également engagées. La FST
s’oppose à cette solution. On reprochera peut-être à la FST d’avoir un
comportement conservateur sur cette question. La FST doit assumer ce
reproche. Les ouvriers qui ont vécu la mauvaise période des années
trente craignent que les femmes soient également engagées dans les
autres secteurs et que les emplois des ouvriers qualifiés soient ainsi
menacés.
 »[5]

Dans le cas du TTS, le changement de disposition du clavier donne un
avantage aux travailleuses formées à la dactylographie qui produisent un
nombre de lettres à l’heure beaucoup plus important que les typographes.

Pour tenter de préserver le monopole de ses membres sur la machine, la
FST cherchera, tout au long des années 1960, à former des typographes au
clavier dactylo. Toujours dans le procès-verbal des négociations de
1957, le syndicat indique que : « la partie ouvrière comprend qu’il ne
faut pas arrêter le développement. La FST est déjà prête à aider à
mettre à disposition des entreprises la main-d’œuvre nécessaire. […]
La direction de la Fédération est disposée à organiser des cours de
frappe […] si ces cours ne peuvent pas être organisés de manière
paritaire, la FST les organisera à son propre compte.
 »

Cette déclaration est très significative de la position traditionnelle
des instances centrales de la FST. Le changement technique est un aspect
des rapports de travail sur laquelle le syndicat renonce à intervenir
(il ne faut pas arrêter le développement). L’intervention syndicale se
limite à accompagner le changement et à protéger les intérêts des
membres et la hiérarchie des qualifications. Cette approche corporatiste
sera contestée au sein même du syndicat dès le milieu des années 1950.
C’est ce que nous verrons dans les prochains épisodes.


  1. Bericht über die Teletypseteranlage in der Firma Meyer in
    Rapperswil. Archives sociales suisses, AR 411.20.6. ↩︎

  2. Walter Brändli an Zentralkomitee des STB, 11 octobre 1954,
    Archives sociales suisses, AR 411 20 6. ↩︎

  3. Vallotton François, « L’introduction des « collègues de fer » ou
    la mécanisation négociée des imprimeries helvétiques (1880-1914) »,
    Prométhée déchaînée: technologies, culture et société helvétique à
    la Belle Époque, Les Annuelles 11
    , Lausanne, 2008, Antipodes,
    pp. 121‑145. ↩︎

  4. Jarrige François, « Le mauvais genre de la machine : les ouvriers
    du livre et la composition mécanique (France, Angleterre
    1840-1880) », Revue d’histoire moderne & contemporaine 54 (1),
    2007, pp. 193‑221 ; Cockburn Cynthia, Brothers: male dominance and
    technological change
    , New ed, London, Pluto Press, 1991. ↩︎

  5. Protokoll der Verhandlungen, Archives sociales suisses, AR
    411 20 6… ↩︎