Une grève sauvage et victorieuse

Face à une restructuration du secteur des arts graphiques qui s'accélère, les travailleuses et travailleurs des arts graphiques renouent avec la pratique de la grève. Un conflit exceptionnel est celui de 1977 à Genève : préparé soigneusement, la grève cantonale débouche sur des résultats nationaux.

Grève au Tages-Anzeiger, Zurich, 1980. ETH Library Zurich, Image Archive / Com_LC1850-015
Grève au Tages-Anzeiger, Zurich, 1980. ETH Library Zurich, Image Archive / Com_LC1850-015

Quatrième et dernier article d’une série de quatre publiés dans le quotidien Le Courrier à l’occasion de la sortie de L’adieu au plomb.

« La Tribune de Genève s’installe en offset, donc achète tout un
matériel neuf et coûteux. Studer, Courrier, Tribune, Journal de Genève
achètent la photocomposition, ce qui représente des investissements
colossaux. Burggraf-Photolito a un nouveau scanner. La réalité c’est que
le patronat a assez de fric, mais qu’il veut investir de plus en plus
dans les machines dans le but de se passer d’un certain nombre de
travailleurs.
 » Cet extrait de tract genevois de 1974 illustre
l’accélération de la restructuration du secteur des arts graphiques. Les
machines sont désormais vues comme comme une concurrence pour les
travailleuses et les travailleurs.

En réponse à l’accélération de la restructuration, une série de grèves
et d’occupations démarre en 1975. Pratiquement aucune grève n’avait été
observée depuis celle de 1948 (lire notre édition du 8 août). Après
trente ans sans conflit ouvert, on compte au total sept grèves entre
1975 et 1980, dont quatre donnent lieu à des occupations. Les premiers
conflits de la série ont lieu à Genève avec l’arrêt de travail à
l’imprimerie Nagel (1975) et l’occupation de l’imprimerie du Courrier
(1976).

Cependant, ces conflits sont des actions spontanées en réaction à des
licenciements ou des fermetures d’entreprises. Le courant oppositionnel
qui s’est développé au sein de la Fédération suisse des typographes
(FST) depuis 1964 (lire notre édition du 22 août) se donne pour
objectif de parvenir à une grève de branche, préparée et massive. C’est
ce que réussira la section genevoise de la Fédération en 1977.

Après une période sans contrat collectif de travail (CCT) entre mai et
décembre 1974, un nouveau CCT est soumis à votation générale au sein de
la Fédération suisse des typographes (FST) et accepté à une courte
majorité en mai 1975. Il entre en vigueur pour une durée de deux ans,
contre quatre habituellement. Les rapports syndicat-patronat sont alors
à tel point dégradés que, durant les négociations, une majorité des
syndiqué·es demande que la FST prévoie des mesures de luttes, notamment
en mettant en place un fonds spécial pour soutenir des grèves.

Début 1976, le comité de section genevois, désormais aux mains du
courant oppositionnel, démarre un cycle « d’assemblées d’entreprises et
de quartier ». Les assemblées de quartier sont destinées aux petites
imprimeries, encore nombreuses, dans lesquelles une assemblée
d’entreprises n’aurait pas de sens. L’objectif de ces réunions est de
tester la possibilité d’une action directe au niveau cantonal et de
réunir des informations de terrain sur l’avancée de la restructuration
en cours.

En octobre 1976, sur la base des débats en assemblée, un préavis de
grève est voté par la section genevoise et envoyé à la section locale de
l’organisation patronale. Il est reproduit dans Le Gutenberg,
l’hebdomadaire francophone de la Fédération, du 20 janvier 1977 et
comporte les trois revendications suivantes :

1. Diminution rapide des horaires de travail de trois heures sans
diminution de salaire. 2. Intégration du contrat des auxiliaires dans
celui des professionnels. 3. Plein treizième mois de salaire.

Le texte du préavis indique explicitement que celui-ci est conçu pour
faire pression pendant les négociations contractuelles :

Dans le cas où l’essentiel de nos revendications […] seraient
satisfaites au travers du contrat, nous trouverions alors […]
rapidement des arrangements pour solutionner les problèmes locaux,
essentiellement la question du treizième salaire. Dans le cas
contraire […] nous serions alors contraints d’user de moyens de
lutte plus extrêmes pour obtenir une solution qui nous convienne.

L’échéance du préavis est fixée au 30 mars 1977. Le 27 janvier, la
section de Lausanne, réunie en assemblée générale extraordinaire vote
une résolution soutenant les revendications genevoises. Elle est
adressée au Comité central de la Fédération et exhorte celui-ci à
préparer activement des mesures de lutte.[1] Le 19 mars, dans le cadre
d’un cours de militants des sections romandes, une résolution dans le
même sens est votée à l’adresse du Comité central.[2]

Le 29 mars, au cours d’une assemblée générale réunissant 350 membres, la
section genevoise constitue un comité de grève qui décide de passer à
l’action, sans toutefois communiquer encore de date. Le Comité de grève
est composé de 45 membres élus provenant des différentes entreprises du
canton auxquels s’ajoute le comité de section.

Par ces résolutions, les sections romandes augmentent la pression sur le
Comité central. Parallèlement, la SSMI pose des conditions toujours
moins acceptables par la FST au démarrage de nouvelles négociations
contractuelles. Face à l’intransigeance patronale, fin mars, le Comité
central organise un vote général sur les mesures de luttes. Le vote a
lieu le 4 avril et le résultat est massivement favorable, mais aucune
disposition concrète n’est prise dans la foulée du vote : comme le CCT
est encore en période de validité, une grève serait illicite.

Début avril, une section locale a donc décidé la grève et une écrasante
majorité des membres de la Fédération s’est prononcée en faveur du
déclenchement de mesures de luttes. Le contrat collectif échoit le 30
avril 1977. Le comité de grève genevois estime que le Comité central ne
prendra pas les mesures de luttes approuvées en votation générale et
décide de passer à l’action de son côté.

Le 18 avril, la grève est massivement suivie dans les imprimeries du
canton et les assemblées réunissent entre 700 et 800 participants
pendant les trois jours que dure le mouvement. L’ensemble des syndicats
genevois se déclarent solidaires du mouvement et l’Union des syndicats
du canton de Genève prend une résolution en soutien. La section
lausannoise, quant à elle, débraie en soutien pendant quelques heures.

Cette grève soigneusement préparée localement obtient des résultats
spectaculaires sur le plan national. La réduction de l’horaire de
travail qui semblait impossible à mettre en place par la négociation est
obtenue au niveau national et inscrite dans le Contrat collectif. Les
typographes sont les premiers, dans toute l’industrie suisse, à inscrire
les quarante heures dans leur CCT. La fusion des Contrats collectif des
qualifié·es et des auxiliaires est également acceptée par le patronat
suite à la grève. Seul le treizième salaire, revendication locale, ne
passe pas la rampe.

Cette grève interrompt la série de défaites ouvrières enregistrées
pendant les négociations contractuelles des années 1950-1960. Elle se
distingue fortement de la pratique gréviste de la période 1969-1980. Si
l’on observe à cette période une recrudescence des conflits du
travail,[3] il s’agit toujours de conflits limités à une entreprise
comme à Burger et Jacobi (Bienne, 1974)[4] ou encore à Dubied
(Neuchâtel, 1976). L’existence d’un courant oppositionnel au sein du
syndicat des typographes, les interprétations politiques produites par
ce courant pendant près de dix ans avant la grève de 1977, le travail de
construction avec la base mené par la section genevoise donnent à ce
conflit son ampleur particulière et expliquent largement son succès.


  1. Le Gutenberg, 10 février 1977. ↩︎

  2. Le Gutenberg, 24 mars 1977. ↩︎

  3. Deshusses Frédéric, Grèves et contestations ouvrières en Suisse:
    1969-1979
    , Genève-Lausanne, Archives contestataires et éd. d’en
    bas, 2013 (Présents du passé). ↩︎

  4. Le Nouveau Musée de Bienne consacre actuellement une belle
    exposition à cette fabrique de pianos et au conflit qui y eut lieu
    il y a cinquante ans. ↩︎