Vers une caisse alimentaire

Dans le sillage des travaux de l'économiste Bernard Friot, il s'agit de considérer les institutions de la sécurité sociale française comme des outils susceptibles de regagner du terrain contre le marché. Ce qui fonctionne pour la santé pourrait être étendu à d'autres besoins élémentaire, en l'occurrence l'alimentation.

Reportage au supermarché Migros de Wetzikon, 1982. ETH Library Zurich, Image Archive / Com_L31-0102-0003-0002
Reportage au supermarché Migros de Wetzikon, 1982. ETH Library Zurich, Image Archive / Com_L31-0102-0003-0002

Article paru dans le quotidien Le Courrier

Lors de la Journée internationale des luttes paysannes, le 17 avril
dernier, plusieurs organisations ont présenté au public le projet
qu’elles portent de Caisse genevoise de l’alimentation. J’ai déjà évoqué
ici l’idée de sécurité sociale de l’alimentation développée en France
autour du Réseau salariat et de la Confédération paysanne (Le
Courrier
, 2 décembre 2020 et 24 février 2022) et dont s’inspire la
Caisse genevoise.

Dans le sillage des travaux de l’économiste Bernard Friot, il s’agit de
considérer les institutions de la sécurité sociale française comme des
outils susceptibles de regagner du terrain contre le marché. Ce qui
fonctionne pour la santé pourrait être étendu à d’autres besoins
élémentaire, en l’occurrence l’alimentation. Concrètement, les
citoyennes et citoyens recevraient un montant pour leurs dépenses
alimentaires financé par des cotisations semblables aux cotisations pour
les retraites. Les dépenses ne peuvent se faire qu’auprès de structures
productrices sélectionnées par les caisses locales selon un processus
appelé le conventionnement. Trois idées fortes au cœur de ce système.
D’abord, il a une vocation universelle : ce n’est pas de l’aide
alimentaire pour qui en a besoin, mais une autre manière de concevoir
l’approvisionnement de toutes et tous. Ensuite, la sélection des
structures productrices est démocratique et pas bureaucratique : les
choix sont faits par les membres des caisses selon des modalités
réfléchies collectivement. Enfin, on se passe de l’État, car les
cotisations (taux, assiettes, prélèvements) sont gérées directement par
les caisses locales ou nationale administrées par les cotisantes et
cotisants.

La Caisse genevoise présentée le 17 avril dernier s’inspire donc de ces
élaborations. La volonté des porteurs genevois du projet (Mouvement pour
une Agriculture Paysanne et Citoyenne, Filière Alimentaire des Vergers,
FIAN Suisse, APRES-GE, Uniterre et Équilibre) est d’expérimenter
rapidement le système à petite échelle. En mars 2024, deux comités ont
été créés aux Pâquis et à Meyrin pour s’informer, partager des
expériences existantes, se questionner. Depuis le début de l’année, un
projet pilote a démarré avec la définition des critères de
conventionnement et les choix de fonctionnement des caisses (montant des
cotisations, gouvernance).

Alors que la Migros fête son siècle d’existence dans une débauche
d’autoritarisme managérial et de publicités douteuses, l’initiative de
la Caisse genevoise de l’alimentation rappelle que sortir
l’approvisionnement alimentaire du marché a longtemps été une
préoccupation majeure des mouvements sociaux. À Genève, la première
Boulangerie mutuelle voit le jour en 1837 et constitue une des premières
formes de coopérative de consommation en Suisse. En 1851, les milieux
socialistes fondent la Coopérative de consommation de Zurich qui donnera
l’Union suisse des coopératives de consommation (1890). À la fin du
XIX^e^, le mouvement coopératif est considéré comme un des trois piliers
du mouvement ouvrier avec le parti et le syndicat. Il préfigure un futur
débarrassé du capitalisme et cherche à émanciper les travailleurs et
travailleuses de la charité des organisations philanthropiques qui
foisonnent.

La société fondée en 1925 par Gottlieb Duttweiler ne s’inscrit pas dans
cette histoire ouvrière de la coopération. Migros ne devient une
coopérative qu’en 1941 et, surtout, elle est l’œuvre d’un homme plutôt
que d’un mouvement. Elle reflète néanmoins des positions politiques très
présentes dans l’entre-deux-guerres qui privilégient la collaboration de
classe plutôt que le conflit comme le résume l’oxymore mobilisé par
Duttweiler de capitalisme social. Quant à l’Union suisse des
coopératives de consommation, ses origines socialistes s’estompent à
mesure qu’elle grandit pour disparaître absolument dans les années 1960
lorsqu’elle prend sa raison sociale actuelle : Coop.

Les dérives du coopératisme à la mode Duttweiler et la peu glorieuse
intégration complète de la Coop au capitalisme montrent que soustraire
l’alimentation au marché est une lutte permanente. La Caisse genevoise
de l’alimentation vient heureusement expérimenter une voie qui présente
la qualité majeure de pouvoir être envisagée à grande échelle dans une
période où les alternatives agricoles s’envisagent surtout en termes de
niches ou de segments de marchés. Souhaitons-lui longue vie !

On peut contacter la caisse genevoise en visitant son site web :
https://calim-ge.ch/